Le crime du Chevalier Dupin – Episode 4

Créateur et Créature

Poe ne se souvenait pas de leur rencontre. Il se rappelait seulement avoir rêvé du chevalier avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son rêve avait créé la chose. Maintenant, il habitait ses cauchemars et le bridait, l’empêchait d’être ce qu’il devait être. Si sa carrière ne décollait pas réellement, ne lui offrait pas la gloire et la reconnaissance tant désirées, c’était la faute de Dupin. Il avait cru qu’être le docteur Frankenstein de cette fascinante créature lui offrirait la lumière, il avait oublié la fin du roman ; pour lui, ce n’était que servitude et esclavage aux idées d’un autre. Sa nature ne pouvait s’accommoder de demi-mesures. Il voulait être Edgar Allan Poe, le poète, l’écrivain, le critique, pas Edgar Poe, le créateur du génial Dupin.

Assis à son bureau, la plume posée près de l’encrier, Poe contemplait une page blanche. Le succès du Corbeau n’était déjà plus qu’un souvenir, il lui avait amené une certaine reconnaissance, mais pas la monstrueuse vague d’adoration qu’il attendait. Et l’inspiration le fuyait à cause de son obsession. Tuer Dupin, il fallait tuer Dupin. Mais d’une manière grandiose qui lui offrirait la paternité de son œuvre sans partage, qui annihilerait la créature sans détruire son maître. Poe froissa rageusement la feuille blanche qui le narguait. Pourquoi Dupin était-il réapparu dans son existence avec cette quatrième aventure ? Pourquoi ne pas le laisser tranquille ? Quelques jours après la mort de Virginia, Dupin s’était présenté à la porte de Poe. Deux ans sans nouvelles, et il ne réclamait plus une short story, mais tout un roman qui lui serait dévolu. Et ce roman prenait pour Poe des allures de lente, de longue agonie, lui qui voulait la gloire présente et future ; sa propre immortalité.

Poe ouvrit le vaste tiroir de son bureau et en sortit le manuscrit maudit. Les quelques feuillets de la main de Dupin n’étaient déjà plus que cendres, il ne restait que sa brillante transcription des faits cliniques décrits par le chevalier, faits mystérieux et sanglants que sa plumes rendaient magiques et fascinants. Un feu brûlait dans la cheminée, plus pour assainir la pièce humide que pour réchauffer la température. Poe fut un instant tenté d’y jeter la centaine de pages qui tremblait doucement entre ses mains, mais il ne pouvait s’y résoudre totalement. Et brusquement, il sut ce qu’il devait faire.

Dupin errait dans New York endormi. A cette époque, la ville pouvait dormir. Les étoiles la veillaient discrètement, même si le progrès commençait déjà à assassiner la nuit. Bientôt les lumières artificielles des villes étrangleraient sans façon celle du ciel dans une parodie de domination qu’on appelait modernité. Quelques rats détalaient sous les pas discrets du chevalier qui allait sans but en tirant avec plaisir sur sa pipe d’écume. Il goutait la plénitude de l’isolement et du silence après une étonnante et longue vie d’aventures. Il contemplait l’astre lunaire, très haut dans le ciel, l’âme en paix, heureux d’être dans ce monde fantastique. Tout doucement, cela s’insinua en lui, comme l’air froid par une fenêtre mal jointe. Ce fut d’abord un léger malaise, une oppression mal définie, un nuage cachant lentement le soleil… Puis, cela se transforma en un sentiment incompréhensible de colère, de haine. Les pas de Dupin s’arrêtèrent à Nassau Street, là où Mary Rodgers, la jolie vendeuse de cigarettes qu’il avait vengée jadis, avait vécu. Non loin de ce quartier populaire, il y avait de nombreux cabarets où l’on pouvait s’amuser, et brusquement, le chevalier voulait s’amuser. Il reprit sa marche de manière pressente, ces endroits qu’il fuyait l’attiraient maintenant. Au détour de A… et W…, il la vit. Elle s’était trop attardée et pressait le pas, consciente de l’heure tardive et de l’insécurité qui régnait dans les rues de New York pour les plus faibles. Elle se hâtait, jetant quelques regards autour d’elle, à la fois soulagée et craintive d’être seule dans ses rues désertes. Elle ne vit pas Dupin, elle ne sentit pas sa présence avant que les mains du chevalier ne se posent sur son cou délicat. Elle ne put pousser un cri tant la terreur la saisit, la figea. La colère de Dupin s’était transformait en rage, en folie. Il désirait cette femme, mais surtout, il désirait sa mort. Il voulait commettre un crime. Ses doigts se resserrèrent autour du cou fin et gracieux, son corps se plaqua contre celui de la malheureuse, parodie d’étreinte tendre. Ses mains descendirent vers les seins, les hanches, comme des serres, crispées, prêtes à arracher les vêtements. Une victime, non. Une proie.

Les yeux d’or de Dupin rencontrèrent soudain les yeux noirs de la femme, des yeux habités par une épouvante sans nom. Ce fut son salut, leur salut à tous les deux. La colère éclata comme une vitre qui se brise. Le chevalier relâcha son étreinte comme on sort d’un cauchemar. La jeune femme glissa à genoux, pleurant en silence. La colère avait disparu. Elle n’avait jamais été la sienne. Il n’était pas ce monstre-là.

Il contempla l’innocente que l’autre avait failli faire périr. Elle n’avait pas vingt ans, elle était belle, comme il faut ; elle avait une vie à vivre. Il la regarda se relever doucement, s’en aller en titubant, ne pouvant courir mais réussissant presque. Quels seraient les effets de cette terreur sur la malheureuse ? Dupin la suivit, pour être sûr qu’elle rentrerait bien chez elle, qu’elle ne ferait plus de mauvaise rencontre. Et pendant qu’il la suivait, une autre colère se faisait jour en lui, une vraie ire, un courroux du fond des âges, primitif. Il prenait toute la mesure de ce qu’il venait de subir, et déjà dans son esprit, sans qu’il puisse le comprendre encore, le châtiment était sans appel.

A Suivre …

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Le crime du chevalier Dupin 3

Edgar Allan Poe regardait par la fenêtre. Une tasse de café à la main, il était perdu dans le paysage du somptueux parc de Mandgalay Mansion. Son hôte donnait des instructions au jardinier sous la lumière lunaire. C’était l’une des nombreuses bizarreries de Dupin. Poe l’avait d’ailleurs soulignée dans Double Assassinat dans la rue Morgue. Dupin aimait la nuit pour l’amour de la nuit, avait-il écrit. Le chevalier voyait ces ténèbres comme sa muse, son guide. Poe se demanda un instant s’il avait jamais vu Charles Auguste Dupin avant le crépuscule ; il n’en gardait aucun souvenir.

L’écrivain relevait à peine de maladie. Cela ne faisait que quelques semaines qu’il avait enterré Virginia, sa belle et douce Virginia… Il avait presque réussi à la rejoindre promptement dans la tombe, mais son médecin, ses amis l’avaient gardé parmi les vivants. Eureka était maintenant la seule chose qui lui conservait un souffle de vie. Il devait le terminer, ensuite…

Dupin avait quitté le jardin, dans moins d’une seconde, il aurait rejoint son invité. C’était une caractéristique que Poe n’avait pas mise en avant dans le personnage. Il ne marchait pas, il volait. Sa rapidité surnaturelle était fascinante pour qui la remarquait, car Dupin était attentif à ne pas l’exhiber, à tel point que ceux qui la saisissaient subrepticement avait l’impression de rêver. Mais pas Edgar Poe. Depuis sept ans qu’il connaissait le chevalier, il avait eu le temps de noter toutes les incongruités de l’homme, incongruités qui le plaçait en marge, le faisait vivre en ermite. Cela, l’écrivain ne l’avait pas inventé. Par contre, il avait imaginé sa pauvreté. Un détail que Dupin avait trouvé charmant, ne lui offrir pour seule richesse que celle de l’esprit. Non, Dupin n’était pas dans l’indigence, il évoluait dans la sphère diamétralement opposée ; sa somptueuse propriété new-yorkaise le soulignait assez. Poe appréciait tout particulièrement la bibliothèque et ses rares volumes de poésie, ses premières éditions de Byron et Shelley, ses romans à trois sous conservés comme de précieux incunables. Dupin achetait tous les livres qui étaient publiés, dans le monde entier, et cela depuis des années. La littérature était sa plus grande délectation et un majestueux sujet d’étude. Dans les livres, il y avait le cœur des hommes.

– Que me vaut ? lança le chevalier en pénétrant dans le salon, se jetant immédiatement sur un fauteuil en jouant l’épuisement il n’était jamais fatigué, comme le soulignait l’éclat surnaturel de ses yeux d’or.

– Je viens vous parler de vos dernières notes… J’aimerais quelques détails.

Dupin regarda le poète, l’étudia avec tant d’attention que Poe eut peur qu’il ne devine ses véritables motivations. Il s’était composé un masque, mais Dupin n’était-il pas assez perceptif pour voir au travers de cette opacité ?

– Je pensais vous en avoir dit bien assez…

Le chevalier laissa sa phrase en suspens, attendant que Poe précise sa demande. L’écrivain sentit sa résolution faiblir, mais il le fallait. Il le fallait !

– Cet homme qui a presque réussi à vous tuer, vous n’avez pas précisé comment.

– Est-ce bien nécessaire ? demanda Dupin en haussant les épaules comme si cette question l’ennuyait profondément. Vous êtes l’écrivain, surprenez vos lecteurs.

Il s’était redressé dans son fauteuil pour se servir un café. Il tournait négligemment la cuillère dans la tasse alors qu’il n’avait ajouté ni sucre ni lait.

– J’aimerais être le plus proche possible de la vérité, prononça l’écrivain avec une sécheresse dans la voix qui déplut à celui qui s’était fait son personnage.

– Le poison, l’épée, la corde… A vrai dire, je ne suis plus très sûr. Choisissez, mon ami, choisissez !

Dupin posa sa tasse un peu trop vivement, du café se répandit sur le plateau, mais il n’y prêta pas attention. Ses yeux de chat scrutaient Poe, et brusquement son visage sérieux laissa apparaitre un sourire. L’écrivain sentit sa défaite. Dupin l’avait percé à jour. Dupin avait senti que cette demande n’était pas innocente et qu’il était dangereux d’y répondre. Depuis quelques mois, le chevalier ressentait un changement dans ses relations avec Edgar Poe. L’image du narrateur s’était altérée pour devenir celle de l’ennemi. Dupin se leva et ouvrit une armoire qui cachait un grand choix d’alcool et de liqueur.

– J’ai envie d’un verre, lança-t-il le dos tourné. Vous joindrez-vous à moi, Edgar ?

– Vous savez bien que l’alcool ne me réussit pas, objecta l’écrivain.

– C’est vrai… Il y avait quelque chose de moqueur dans la voix de Dupin, d’insultant même. Vous ne m’en voudrez pas de m’offrir un verre de Scotch irlandais.

– Bien sûr que non, grogna Poe qui ne pensait plus qu’à une chose maintenant, partir.

Dupin prit son temps pour se servir, faisant tinter les glaçons un par un, savourant l’inconfort de son invité face au silence qu’il laissait durer à loisir. Il alla ensuite à la fenêtre, s’arrêtant à l’endroit exact où Poe l’observait quelques minutes plus tôt. Il savoura son verre. L’écrivain se racla la gorge à une ou deux reprises mais ne prononça pas une parole. Où avait disparu leur amitié ? Que s’était-il passé ? Dupin ne trouvait pas de réponse à ces questions. Ou peut-être y en avait-il une plus qu’évidente. Edgar Poe était un homme intelligent et fier qui ne supportait pas qu’on lui impose des choix ; Dupin s’était trop imposé. Les nouvelles le mettant en scène avaient eu trop de succès et risquaient d’éclipser l’œuvre véritable du poète. S’en était assez pour vouloir faire disparaître définitivement le mythe naissant.

A Suivre …

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Place Saint-Médard par Eugène Atget, French, 1857 - 1927

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