LES AVATARS D’ARSENE LUPIN – Partie 5

Différents visages de la justice

Lenormand et Victor

813Ces identités se placent à part parmi les incarnations de Lupin : M. Lenormand, chef de la Sûreté pendant environ trois ans et Victor Hautin, de la brigade mondaine, policier plus modeste, mais tout aussi efficace. Deux représentants de l’ordre, deux hommes qui combattent le crime et révolutionnent les méthodes d’investigations antérieures : Lenormand « avait montré une invention si curieuse dans les procédés, de telles ressources, des qualités si neuves, si originales […] qu’on opposait son nom à celui des plus illustres policiers. » (813) Lenormand et Victor n’ont rien de policiers ordinaires, et ils se ressemblent, se rejoignent. Victor est décrit comme « un vieux policier, habile, retors, hargneux, insupportable, qui faisait son métier en amateur, quand « ça lui chantait » (Victor de la Brigade mondaine). Quant à Lenormand, il possède « une énergie indomptable malgré sa déchéance physique, l’habitude de vivre seul, de parler peu et d’agir en silence, une certaine misanthropie » (813).  Ce sont deux hommes d’âge mûr, mais possédant la fougue de la jeunesse. Leurs descriptions se rapprochent : « l’âpre figure » (Victor de la Brigade mondaine) de Victor répond à la « peau sèche comme jaunie » (813)  de Lenormand ; ils partagent les mêmes cheveux gris, le même caractère peu amène… Bref, ce sont deux hommes d’allure respectable, intelligents à l’extrême, loin de la nature primesautière de Lupin, mais possédant son goût des femmes (pour Victor), son autorité et son art de dénouer les affaires les plus embrouillées.

Si, au cours du roman Victor de la brigade mondaine, de nombreux indices matériels, nous indiquent que Victor et Arsène Lupin ne font qu’un, dans 813, M. Lenormand n’est pas identifié au gentleman-cambrioleur et, nouvelle tromperie à l’intention du lecteur, il entre en compétition avec un autre avatar, le prince Paul Sernine.

Victor possède une force physique hors du commun (« cet obligeant personnage, qui, chose étrange, malgré son blog-041apparence âgée, ne semblait même pas essoufflé par sa course. » (Victor de la Brigade mondaine)), il présente dans l’action le même caractère opiniâtre et conduit de la même manière brillante et risquée que Lupin (« Il conduisait très vite, si vite que Mauléon eût voulu le modérer. Il n’osa pas, craignant que Victor ne redoublât. » (Victor de la Brigade mondaine)). Bien qu’il ne soit pas placé à un poste en vue, il demeure son seul maître et ne reçoit d’ordre de personne ( « Ayant une certaine fortune, de caractère indépendant, voyageur passionné, il en prenait fort à son aise avec la Préfecture, où on le tenait en haute estime, mais où on le considérait comme un original, et plutôt comme un collaborateur occasionnel que comme un employé soumis aux règles ordinaires. » (Victor de la Brigade mondaine)). De même, il possède une fortune confortable qui lui permet de satisfaire ses goûts. Si M. Lenormand possède également une certaine aisance, du fait de sa nomination à une place de responsabilités, et s’il fait preuve de la même opiniâtreté, il est moins libre que Victor. Il se trouve sous le regard direct du public et de ses supérieurs. C’est pour cela qu’entre dans le jeu un autre justicier, libre de tout attache vis-à-vis de la Justice, le prince Sernine. Quoi de plus dissemblable qu’un jeune et beau prince russe et un chef de Sûreté âgé et d’allure maladive, malgré son énergie hors du commun ? Ils n’agissent pas dans le même sens, l’un travaillant pour la justice, l’autre pour les beaux yeux de Dolorès Kesselbach. Lenormand forcé de suivre la voie légale finit par succomber, puis est démasqué par l’ennemi. Quant à Paul Sernine, anagramme d’Arsène Lupin, il s’évapore. Les deux avatars laissent la place au maître pour régler la fin de l’histoire.

Les avatars, si puissants soient ils, non pas la force que Lupin possède une fois dévoilé : « Moi, je veux, cela suffit » (813), dit-il au juge d’instruction alors qu’il est emprisonné, impuissant. Mais, Lupin n’est jamais impuissant, et malgré des incarnations de première force, il se doit parfois de redevenir Lupin pour mener ses aventures à bien.

à suivre…

Les avatars d’Arsène Lupin – partie 1

Les avatars d’Arsène Lupin – partie 2

Les avatars d’Arsène Lupin – partie 3

Les avatars d’Arsène Lupin – partie 4

LES AVATARS D’ARSENE LUPIN – Partie 4

M. Raoul ou les identités multiples

conf2L’incarnation préféré d’Arsène Lupin c’est sans conteste Raoul, qu’il soit vicomte d’Andrésy ou baron de Limézy. La préférence qu’il porte à son second prénom, dans le changement d’identités, peut aisément s’expliquer grâce au souvenir de la mère morte trop tôt. Raoul d’Andrésy, c’est le nom qu’il porte à vingt ans, nom maternel qu’il préfère au patronyme paternel trop prolétaire. Ce prénom est un bon indice pour reconnaître Arsène Lupin, de même que les anagrammes dont il use pour forger ses nouvelles identités (Paul Sernine, Luis Perenna… replacez les lettres dans l’ordre, vous trouverez à coup sûr Arsène Lupin !). Mais, identifier Lupin n’est pas chose facile : il emprunte toutes les apparences, toutes les identités, tous les milieux sociaux… On ne peut jamais être sûr de se trouver face à Lupin. Leblanc se joue du lecteur au point de faire apparaître face à Victor Hautin, dans Victor de la brigade mondaine, un Arsène Lupin d’opérette, mauvaise imitation de l’original qui prend un malin plaisir à démasquer ce faux lui-même : « Vous attendiez mieux que cela, n’est-ce pas ? Un Lupin, ça vous a tout de même une autre allure !

[…] Regardez-le donc, votre Lupin en peau de lapin. » (Victor de la Brigade mondaine)

Pour découvrir Lupin sous un masque ou un autre, il faut avoir plusieurs choses à l’esprit. D’abord, Lupin est un être exceptionnel, il est capable d’accomplir n’importe quelle action d’éclat et de s’en sortir sans une égratignure. C’est à cela qu’on reconnaît Arsène Lupin en don Luis dans Les Dents du tigre quand le préfet interroge d’Astrignac : « Vous reconnaissez le légionnaire Perenna que ses camarades, par une sorte d’admiration stupéfiée pour ses exploits, appelaient Arsène Lupin ? » (Les dents du tigre)

Cependant, cela ne suffit pas, d’autres sont capables d’exploits, comme le jeune Isidore Beautrelet ou le capitaine Belval. De plus, Arsène Lupin n’est pas exempt de faiblesses. Dans La Demoiselle aux yeux verts, il est mis hors de combat dans le train qui l’emmène à Monte-Carlo, et ne peut empêcher le meurtre de sa compagne de compartiment, miss Bakefield. Arsène Lupin, n’est pas un dieu tout-puissant, il demeure un homme faillible.

De fait, sans généraliser, ce sont malgré tout les personnages forts que l’on soupçonne, à raison souvent, d’être Lupin : M. Lenormand, Victor, don Luis… Cette force de caractère et le pouvoir de déduction et d’action qui les caractérisent sont les points communs de toutes les incarnations de Lupin. Il faut y ajouter une touche d’originalité ou de fantaisie : la danse de Sénégax le druide, la fameuse redingote olive de M. Lenormand, les manières cavalières de Barnett…

Les incarnations de Lupin sont aussi nombreuses que dissemblables : tantôt expansives, tantôt aiguille creusetaciturnes, ces personnalités rejoignent la personnalité étrange et éclatée d’Arsène Lupin,capable tour à tour du plus grand sérieux comme des exubérances les plus folles. Qui pourrait voir un quelconque rapport entre M. Nicole, humble professeur, et Jean Dubreuil, ancien ministre?

De fait, rien ne relie vraiment entre eux les différents avatars de Lupin, si ce n’est ce prénom de Raoul qui jalonne les aventures du gentleman, et peut-être, les goûts et les aspirations de celui-ci : si une chose lie, par exemple, le baron Jean d’Enneris, navigateur, et Victor Hautin, policier, c’est leur amour des jolies femmes, amour qui les entraînera tous deux dans leurs aventures respectives.

Ce qui demeure certain, c’est que sous le masque, on peut reconnaître Lupin à certains détails, son rire, sa gouaille légendaire, son amour de l’aventure, mais surtout ses principes. Mais, qui peut dire où se cache vraiment Lupin : tantôt empereur, tantôt vagabond, il joue parfaitement son rôle d’homme sans visage, de caméléon. Cependant, il demeure que sa nature exceptionnelle ressort souvent dans la manière d’être de ses différentes incarnations.

à suivre…

Les Avatars d’Arsène Lupin – partie 1

Les Avatars d’Arsène Lupin – partie 2

Les avatars d’Arsène Lupin – partie 3

Et pour en savoir encore plus : 

CouvLupin9

LES AVATARS D’ARSENE LUPIN – Partie 2

Pourquoi d’autres noms, d’autres vies ?

ALGC cArsène Lupin est un hors-la-loi et le métier de cambrioleur nécessite certaines précautions. Cependant, cela ne justifie pas un tel foisonnement identitaire : Au cours des vingt-deux romans et recueils de nouvelles qui mettent en scène Arsène Lupin, on dénombre plus de cinquante identités différentes. Dès la première apparition du gentleman, ce n’est pas Arsène Lupin qu’on rencontre, mais un jeune dilettante en voyage d’agrément, Bernard d’Andrésy… Le ton est donc donné, Arsène Lupin avance masqué : même emprisonné, il réussit à devenir un autre afin d’obtenir sa liberté. Désiré Baudru, deuxième incarnation de Lupin dans le premier recueil nous montre à quel point il est aisé pour lui de devenir autre, tout est affaire de volonté : « Aidé par une volonté complice, il [Ganimard] retrouvait la vie ardente des yeux, il complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous l’épiderme abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la déformait. » (« L’évasion d’Arsène Lupin ») Ici, le mot « masque » est essentiel. Pour Arsène Lupin son propre visage est un masque d’argile malléable selon sa volonté.

Désiré Baudru, le clochard substitué au gentleman-cambrioleur pendant le retentissant procès d'Arsène Lupin...

Désiré Baudru, le clochard substitué au gentleman-cambrioleur pendant le retentissant procès d’Arsène Lupin…

Il y a chez Arsène Lupin comme un désir originel de changement, de métamorphose, qui l’entraîne vers l’aventure : « Raoul d’Andrésy sera général, ou ministre, ou ambassadeur, à moins que ce ne soit Arsène Lupin. C’est une chose réglée devant le destin, convenue, signée de part et d’autre » (La Comtesse de Cagliostro), déclare un jeune homme de vingt ans, qui refuse encore le patronyme qui le rendra célèbre ; car si Raoul d’Andrésy est une des incarnations favorites de Lupin, c’est Arsène Lupin le grand homme. L’aventurier demeure Arsène Lupin, ses autres identités lui permettent de vivre non pas une, mais des vies plus ou moins ordinaires, plus ou moins rangées : il y a par exemple le légionnaire Perenna qui se bat pour la France, ou Victor, simple policier, ou encore le baron de Limezy, explorateur. Que de vies différentes pour un seul homme… victor

Cependant, la passion de l’aventure n’est pas tout. Lupin est un cambrioleur et un mondain tout à la fois : « le fantaisiste gentleman qui n’opère que dans les châteaux et les salons » (« L’Arrestation d’Arsène Lupin »). Pour opérer dans les salons, il faut en être un habitué. De là, Lupin, nouveau type de héros qu’Yves Olivier-Martin définit comme un « anarcho-mondain » (« Le Bal des voleurs, in Europe n° 604-605) se présente de nouveau comme un étrange paradoxe : loin d’être un voleur de grands-chemins, il apprécie plus que tout le confort d’une vie réglée. Lupin aime le luxe et la reconnaissance, c’est pour cela qu’il choisit des identités telles que celle du prince russe Paul Sernine : l’apparence et la possession sont très importantes pour Lupin. Le gentleman a besoin d’être l’objet de la reconnaissance sociale : prince, baron, homme du monde, ses identités les plus courantes se placent toujours dans la haute société. S’il est le fils d’un homme du peuple, Lupin a su se métamorphoser selon ses propres goûts et ses propres aspirations

Mais cette aspiration à atteindre les sommets n’est pas tout. La multiplication des identités à un autre but qui met en jeu la question d’existence.

à suivre…

(Les avatars d’Arsène Lupin – Partie 1)