le crime du chevalier Dupin -Episode 7

 

Le Chat noir

Depuis une année, Charles Auguste Dupin n’avait pas revu Edgar Allan Poe. Il lui avait envoyé un court billet pour l’informer que des affaires graves le rappelaient d’urgence en France, lui déclarant que le roman pouvait – devait – attendre son retour. Il avait fermé Mandgalay Mansion, avait congédié le personnel pour disparaître d’une seconde à l’autre comme un fantôme. En fait de fantôme, il était devenu un spectre qui veillait farouchement à ses propres intérêts. Dans l’ombre, il suivait les pas de Poe, il observait chacun de ses gestes, chacune de ses expressions pour voir par la fenêtre ouverte à l’endroit du coeur les projets de celui-ci. Il devinait maintenant si bien ses pensées, ses humeurs qu’il lui était facile de l’empêcher d’écrire un mot quand ce mot le menaçait.

Depuis quelques semaines, depuis que Poe voyageait pour sa conférence, il semblait que le projet soit oublié. Dupin espérait que c’était là les prémices de la fin du péril. Il subtiliserait le manuscrit quand Poe aurait définitivement oublié ses velléités de destruction du passé pour se tourner vers un avenir qui s’annonçait radieux. Dans quelques dizaines d’années, le poète ne serait plus, et Dupin pourrait offrir à un autre auteur, d’un talent, d’un génie égal à celui de Poe, sa plus belle aventure. Il la lui offrirait sous un autre nom, en d’autres circonstances, sous d’autres latitudes… Dupin rêvait à cet avenir en fumant dans la chambre de son hôtel de Providence. Il avait assisté quelques heures plus tôt à la conférence, admiré son brio. Il s’était bien sûr tenu à l’écart, s’était éclipsé rapidement à la fin. Il avait pu voir le triomphe et la jubilation sur le visage de Poe, si avide de gloire et de reconnaissance, lui qui avait écrit « J’aime la gloire, j’en raffole ; je l’idolâtre ; je boirais jusqu’à la lie cette glorieuse ivresse ; je voudrais que l’encens monte en mon honneur de chaque colline et de chaque hameau et de chaque ville et de chaque cité sur terre. » Poe rêvait à la divinité en son domaine, au panthéon de la littérature, et il semblait bien que Le principe poétique puisse être l’artisan de sa réussite. Face à un tel succès, il était impossible que les pensées de l’écrivain soient encore tournées vers lui, Dupin, près d’un an après leur dernière rencontre.

Le chevalier jeta un regard à l’extérieur. Il était assis sur le rebord de la fenêtre ouverte. Le froid de la nuit ne l’incommodait pas. Les étoiles brillaient comme des diamants dans un ciel fuligineux, lit de velours pour leur beauté. Dupin adressa un salut à la lune ; tout serait bientôt terminé, sans qu’il ait à faire une chose qui lui répugnait. Un grattement interrompit sa rêverie. Il jeta un regard dans la chambre. La lampe brûlait silencieusement sur la table, elle donnait assez de clarté pour que le chevalier distingue sans peine chaque détail de la pièce. Le grattement recommença, à l’extérieur. Dupin scruta la rue déserte. Ses yeux de bronze rencontrèrent une prunelle faite d’or liquide. Le chat se tenait en retrait, contre le bâtiment voisin. Il levait son œil unique vers Dupin, un œil froid et calculateur, un œil effrayant. Le chevalier pensa à la sinistre nouvelle qu’avait écrit Poe cinq ans plus tôt. Ce chat était un présage, une menace, un avertissement… Dupin, aussi habile et gracieux que le félin qui le toisait, enjamba l’appui de fenêtre et se laissa tomber dans la rue, deux étages plus bas. Poe ne le savait pas doué d’un tel don, le chevalier n’avait jamais informé le poète de sa nature secrète… Le chat ne s’effraya pas du prodige. Au contraire, il s’approcha hardiment, se caressant complaisamment aux jambes du chevalier qui se baissa pour le caresser.

– Tu es venu me prévenir en frère, jeune camarade, murmura Dupin en flattant la tête de l’animal.

Et brusquement, l’émotion ressentit l’année passée réapparue. Il l’identifia sans peine, tenta de lutter. Le chat, comme s’il avait senti le changement, s’était écarté et demeurait hors de portée. La haine submergea l’esprit de Dupin, balayant les paisibles pensées qui l’habitaient quelques minutes plus tôt, balayant ses résolutions, ses espoirs. Pendant un moment, il ne fut plus lui-même, l’idée du crime sanguinaire s’imposait à lui… Du sang, il lui fallait du sang. Le chat feula. C’était un son rauque, guttural ; plus un grognement qu’un miaulement. Il jaillit de sa cachette, griffa cruellement le chevalier au cou, à l’endroit de sa vieille blessure, de sa cicatrice indélébile qu’il cachait habituellement sous une Lavallière. La douleur électrisa Dupin, à tel point qu’il vacilla, manqua perdre connaissance. Ses genoux se dérobèrent, il tomba dans la boue qu’avaient laissée les chariots et les passants en profanant la beauté de la neige tombée le matin. Le sang coula entre les doigts du chevalier, gouttant pour se mélanger à la boue. Dupin y vit ce que Poe voulait faire de lui. Il sentait la plume courir sur le papier en cet instant même, il l’entendait.

La haine revint, sa haine.

A Suivre …

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le crime du chevalier dupin – Episode 6

Le principe du crime.

Vingt-trois décembre.

Edgar Allan Poe savourait les applaudissements. Les spectateurs étaient debout, certains lançaient des vivats. C’était une apothéose. Le principe poétique ne rencontrait que des réactions favorables. Poe allait le remettre en forme pour une publication qui ferait date.

Son bonheur était à son comble. Dans deux jours, pour la Noël, il épouserait Sarah. Ils étaient fiancés depuis un mois. Sa vie avait repris un cours normal ; non, pas normal, extraordinaire.

Seule ombre au tableau, Dupin.

En marchant sur l’estrade, en saluant, en acceptant les hommages de son public, Poe pensait au chevalier. Il ne l’avait pas revu depuis un an, depuis l’accident. L’écrivain avait mis plusieurs jours à recouvrer totalement ses esprits et ses forces, et pendant qu’il était couché, fiévreux, délirant, il avait vu Dupin trois fois. La première, debout au pied de son lit, le regardant le visage fermé, les yeux étincelants. La deuxième à son chevet, calme et silencieux. Enfin, assis à son bureau, lisant ses papiers. Tout cela s’était passé dans une demi-conscience. Poe n’était pas certain que ce fut la réalité ; il n’était pas certain non plus d’avoir rêvé. Maria lui avait juré que personne n’était venu à l’exception de Sarah et du médecin. Pourtant, Poe demeurait persuadé que Dupin était là, et il était encore plus convaincu qu’il était à l’origine de son empoisonnement – un avertissement après… L’écrivain n’avait bien sûr pas de preuve, rien pour étayer ses soupçons fantastiques, si ce n’était son intime conviction. Comment Dupin aurait-il pu savoir qu’il fomentait sa fin littéraire ? Comment ? C’était impossible. Pourtant, cela ne faisait aucun doute dans l’esprit de Poe : Dupin savait. L’impossibilité de travailler à son manuscrit secret confirmait les soupçons de l’écrivain, nourrissait sa psychose. Dès qu’il lui en venait l’idée, dès qu’il essayait de s’isoler, un événement inattendu survenait. Sarah le faisait quérir, Maria manquait se faire renverser par un attelage au marché, un jeune journaliste venait l’interviewer ou lui demander conseil… C’était ténu, c’était même dément quand on y réfléchissait, mais tous ces faits survenaient quand il voulait continuer de brosser l’histoire qui le débarrasserait à jamais de Dupin.

A Providence, debout devant la foule de ses auditeurs conquis, Poe savourait son succès en songeant que ce soir-là, dans sa chambre d’hôtel, rien ne pourrait venir le déranger…

Cela faisait un an que Dupin travaillait à se prémunir contre Edgar Poe. Le laudanum n’était pas une tentative de meurtre, pas plus qu’un avertissement, cela avait été un moyen de neutraliser temporairement l’écrivain pour fouiller son bureau et découvrir la monstruosité. Il n’aurait pas pensé qu’une dose si modérée ait un si puissant impact. Il n’avait pas pris en compte la faiblesse de la santé de Poe. Si les cabales menaient contre l’écrivain prétendaient qu’il souffrait de dipsomanie, qu’il n’était qu’un débauché de la pire espèce, la vérité était bien différente. Au contraire, Poe était malade à la moindre goutte d’alcool. C’était pathologique, à cause de sa faible constitution – il était donc logique que le laudanum l’atteigne de cette manière démesurée. On l’avait vu malade après un simple verre de vin une fois ou deux, et cela avait créé la légende. Quelques accès après la mort de Virginia, pendant sa maladie le poète s’était laissé aller à l’oubli de l’eau-de-vie, cela avait parfait le mythe. La cruauté et la malveillance n’avaient besoin que d’un caillou pour bâtir un palais de ragots et de mensonges vils…

Dupin avait rajouté trop de laudanum dans la potion. Il avait failli avoir le sang du poète sur les mains. Il l’avait donc soigné lui-même, prenant le risque d’être reconnu par sa victime. Maria l’avait accueilli comme le sauveur – le spécialiste envoyé par le médecin de famille. Le bourreau avait sauvé sa victime, et avait obtenu ce qu’il désirait. Le manuscrit était bien caché, aussi bien que la lettre volée, mais aucune énigme ne résistait bien longtemps face au chevalier Dupin. Horrifié, Il avait lu le crime qu’il avait presque commis. La jeune femme avait un nom, une vie, une famille dans le texte et Poe faisait de Dupin un désaxé détestable, un monstre qui se repaissait de crimes, en commettant certains pour pouvoir les résoudre à loisir. Le canevas de cette œuvre terrible offrait au narrateur le titre de vrai héros, démasquant Dupin, faisant tomber le masque du génie sur le visage de la dépravation. Les dernières notes prises à la hâte par Poe sur un papier pelure étaient « trouver une mort aussi grandiose qu’atroce ». Assis au bureau de l’écrivain, à seulement deux mètres de lui, inconscient et sans défense, Dupin avait failli le tuer. L’étouffer avec un oreiller aurait été si facile… le chevalier pensait encore à cette pulsion en tremblant, près d’un an après. Il avait été tenté d’emporter le manuscrit pour le brûler, mais Poe aurait simplement recommencé, et tôt où tard son pouvoir aurait raison de la volonté du chevalier. Il fallait un autre système de défense, plus complexe, plus insidieux.

A Suivre …

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