Les Amis d’Arsène Lupin

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Le gentleman-cambrioleur est plutôt un solitaire. ceci est une question de pouvoir : être en marge, être libre de toute influence, c’est être seul.

Pirate des temps moderne, Lupin est plutôt entouré d’hommes-outils, qui servent ses buts, mais sans recevoir ses confidences.

Il y a malgré tout quelques exceptions.

Maurice Leblanc, bien sûr, le biographe du gentleman.

L’auteur s’est si bien mis en scène dans « Le sept de coeur » entre autres, que souvent encore, les lecteurs se demandent si Arsène Lupin n’est pas un personnage historique, plutôt qu’un personnage de fiction!

Le capitaine Patrice Belval

Mutilé de guerre, héros de l’aventure du Triangle d’or, homme d’action qui pourrait être comparé à Lupin lui-même.

On retrouve ce personnage dans L’Île aux trente cercueils.

C’est une grande exception : les personnages que l’on croise dans les aventures de Lupin, excepté Leblanc ( ! ) et les policiers, figures de l’ordre, ne reviennent jamais !

M. Tout-Va-Bien

Figure très importante de L’Île aux trente cercueils, Tout-Va-Bien est un chien.
Un cabot comme Lupin ne peut qu’être proche de cette figure positive, adjuvant puissant pour l’héroïne du roman, Véronique d’Hergemont.

Le brigadier Théodore Béchoux

S’il est d’abord une victime de Lupin, il semble bien que, dans la dernière aventure qu’ils partagent, La Barre-y-va, il soit devenu un ami (toujours souffre-douleur) pour le gentleman. Il y a un réel respect entre eux.

et enfin Le personnage non identifié de la nouvelle Le coffre-fort de Mme Imbert

Dans les oeuvre apocryphes :
Bruno dans le secret d’Eunerville du duo Boileau-Narcejac.

 Là encore, comme pour Amours et Enfants d’Arsène Lupin, je pense développer plus tard le cas de certains de ces personnages. 

Arsène Lupin sous la plume de Boileau-Narcejac

BILI - Arsène Lupin - La PoudrièreArsène Lupin a connu bon nombre d’aventures apocryphes, en France et ailleurs. Maurice Leblanc était son biographe officiel, certes, mais il semblerait que le gentleman se soit confié à d’autres auteurs …

Le talentueux duo Boileau-Narcejac a relevé le défi de prendre la plume pour raconter, le temps de cinq romans et une nouvelle, des aventures inédites du gentleman-cambrioleur. Cet hommage est autant destiné à Lupin qu’à Maurice Leblanc puisque Boileau-Narcelac ont décidé dans leurs pastiches de se substituer au biographe, de mettre en forme des textes qu’aurait laissé Lupin dans son repaire. Comme ils le disent eux-mêmes dans l’avertissement qui ouvre La Poudrièreleurs romans sont des hommages attendris et respectueux :

« Nous avons voulu nous acquitter d’une dette, en souvenir des enfants émerveillés que nous fûmes. Et nous avons voulu, en même temps, rendre hommage à Maurice Leblanc dont nous avons découvert – chemin faisant – l’immense talent de conteur. »

Ainsi, c’est encore Leblanc le narrateur de ces aventures, devenu réellement personnage, entré de plain-pied dans la fiction.

Boileau-Narcejac, non content d’avoir su reprendre avec brio (mais un peu plus de noirceur) tout ce qui fait le charme des aventures d’Arsène Lupin, ont rendu hommage au créateur en ne se substituant pas totalement à lui, en lui donnant la parole, lui reconnaissant le talent et la grandeur qui font de Lupin un mythe littéraire.

[J’indique entre parenthèses à quel moment de la vie d’Arsène se place ces aventures.]

sermentL’Affaire Oliveira  [ placement : ? ]
nouvelle de 1946, par Thomas Narcejac seul

Ramon Oliveira mène à Paris une vie de bâton de chaise, attendant l’arrivée de sa pupille Incarnacion, et redoutant l’attaque d’un mystérieux ennemi. Il est sauvé d’une première tentative de meurtre par le vicomte Maurice de Castel-Bernac. Mais, le meurtrier parvient malgré tout à l’atteindre, ligotant son secrétaire, et blessant grièvement le vicomte.
Ganimard, sur l’affaire, accuse Arsène Lupin, et pour lui, Lupin n’est autre que le beau Maurice.

Le Secret d’Eunerville [ avant l’éclat d’obus ]
roman de 1973, ayant reçu le prix « Mystère »

Juin 1914, Arsène Lupin, alias Raoul d’Apignac, a décidé de s’intéresser aux collections du château d’Eunerville. Quand il arrive, pour une visite « en amateur d’art », il est témoin de l’enlèvement d’un domestique, et Lupin étant Lupin, le cambrioleur se transforme en chevalier pour secourir la victime – dans un premier temps – puis pour protéger l’héritière du château, la jolie Lucille aux yeux violets, et aussi, pour découvrir le secret d’Eunerville qui ressuscite une page de l’histoire de France9782702438237-G

La Poudrière [ avant 1913 : ?]
roman de 1974

A la sortie d’une représentation au théâtre du Châtelet, où étaient présents le président Fallières, Pierre 1er, roi de Serbie, et l’archiduc Michel, Le prince Sernine rentre paisiblement chez lui, « par le chemin des écoliers ». Ce qui lui donne l’occasion de sauver une jeune femme blonde poursuivie par deux hommes, d’être enlevé par les mêmes hommes, au service d’une jeune femme brune, de s’échapper, et surtout d’entrer de plein pied dans une aventure qui pourrait bien se révéler une vraie poudrière…

Le Second Visage d’Arsène Lupin [ après l’Aiguille creuse]
roman de 1975

L’aventure de l’Aiguille creuse s’est terminée tragiquement, le fantôme de Raymonde, morte pour sauver Lupin, hante Raoul de Limezy qui n’est plus que l’ombre de lui-même.
Mais, l’Aventure ne peut laisser longtemps Lupin en repos, malgré ses souffrances, il va devoir affronter la Griffe, une organisation criminelle qui dérobe les trésors de l’Aiguille, fait montre d’une audace et d’une violence qui annonce une nouvelle ère. Derrière cette impitoyable bande, il y a un chef tout-puissant et machiavélique, un « autre » Lupin, prêt à tout pour prouver que désormais, c’est lui le maître, et qu’il n’est plus question de rire.

XY240La Justice d’Arsène Lupin [ mars 1919 : ?]
roman de 1977

Mars 1919, la guerre n’est terminée que depuis quelques mois, et Lupin se laisse convaincre par Bernardin, une nouvelle recrue, de cambrioler l’hôtel particulier de Xavier Mendaille. Mais, la seule chose intéressante que trouve le gentleman est un billet de cinquante francs, caché dans un tiroir secret…

Le Serment d’Arsène Lupin [ débute le 27 mars 1909, je dirai avant 813]
roman de 1979BILI - Arsène Lupin - Le secret d'Eunerville

Le député Auguste Aubertet est retrouvé mort, assassiné d’une balle dans le dos, dans l’ascenseur de son immeuble. Etant d’un parti radical, le gouvernement craint que ce meurtre ne le mette en danger, le président en personne demande à M. Lenormand, le brillant chef de la Sûreté de faire au plus vite pour élucider le meurtre, et surtout d’éviter une explication « politique ». M. Lenormand découvre vite une piste, qui aboutit à un autre mort, un ancien policier devenu enquêteur privée. Sur le corps de cet homme, qui a été sous ses ordres, M. Lenormand fait le serment de découvrir la vérité, toute la vérité…

3 juillet St Thomas 1908, naissance de Thomas Narcejac

thomas narcejac3 juillet St Thomas

1908, naissance de Thomas Narcejac, moitié du célèbre duo Boileau-Narcejac.

De son vrai nom Pierre Ayraud, Thomas Narcejac est né en 1908, et décédé le 7 juin 1998. Sa production personnelle est conséquente, mais c’est avec Pierre Louis Boileau qu’il écrira le plus. Ce sera plusieurs dizaines de romans, dont la série pour enfant des Sans-Atout, mais surtout 5 nouvelles aventures d’Arsène Lupin. img31

Le Secret d’Eunerville (1973), La Poudrière (1974), Le Second visage d’Arsène Lupin (1975), La Justice d’Arsène Lupin (1977) et Le Serment d’Arsène Lupin (1979) sont l’hommage de ces deux monstres sacrés de la littérature policière à celui qui a bercé leur enfance!

Boileau-Narcejac sont aussi des théoriciens du roman policiers, des scénaristes, et de grands « fournisseurs » d’idées pour le cinéma. Les Diaboliques, c’est eux, ou plutôt le roman Celle qui n’était plus. Hitchcock et Clouzot, pour ne citer qu’eux, ont mis en images les textes diaboliques de ces messieurs…

boileau narcejac et hitchcock

Thomas Boileau, Alfred Hitchcock et Pierre Narcejac

Quelques citations autour de ce cher Arsène Lupin.

fac-similé d'un fascicule original des aventures d'Arsène Lupin (Ed. 813)

fac-similé d’un fascicule original des aventures d’Arsène Lupin (Ed. 813)

Voici quelques citations qui nous parlent de Lupin, de sa force, de son pouvoir de séduction intemporel sur le lecteur… 

Arsène, un mythe

« Lupin est un mythe.
Maurice Leblanc ne l’a pas créé ; il l’a découvert.
En un sens, Lupin est plus réel que Leblanc. »

Boileau-Narcejac,
Le Roman policier, 1964

Arsène face à d’autres personnages de littérature

Sur Lupin, par rapport à Sherlock Holmes :
« Lui aussi se jette dans des aventures pour découvrir la vérité ; seulement cette vérité, il l’empoche. »

Maurice Leblanc,
Le Petit Var, samedi 11 novembre 1933

Lupin, par rapport à Don Quichotte :

« Il est lucide. Et son génie astucieux, en même temps que poétique, l’incite, non pas à transfigurer ce vilain monde, mais à le mystifier. […] il courra parmi les villes, les banques et les salons à la recherches des monstres, et il leur «fera les poches». »

Antoinette Peské et Pierre Marty,
Les Terribles, p. 53.

Autre parenté :

« C’est d’Artagnan un tout petit peu revu par Vautrin. »

André François Ruaud, Les nombreuses vies d’Arsène Lupin, chapitre 12, « Monsieur Maurice Leblanc écrivain français », par Maurice Limat, p. 249. (reprise de l’article parue dans Europe n° 604-605 en 1979).

Et que nous dit Maurice Leblanc ?

« L’Aiguille creuse, c’est avec l’Agence Barnett, de tous mes livres celui que je préfère ; je ne déteste pas non plus la Comtesse de Cagliostro, mais j’avoue que lorsqu’il m’arrive de le relire, j’ai la tête cassée… Je me demande avec étonnement comment j’ai pu ainsi, sans effort, en m’amusant follement même, inventer tant de péripéties… »

Propos de Maurice Leblanc,
recueilli par Georges Charensol,
les aventures d’Arsène Lupin
 (préf. du tome 2 de l’éd. Bouquins)

Henri-Georges Clouzot, maître du film policier

Grâce à une certaine chaîne d’une couleur entre le jaune et le rouge (…), j’ai pu voir trois films de ce réalisateur dont le nom est associé au film policier du XXème siècle en quelques jours, on le surnomme même le Hitchcock français, c’est dire! Ce ne sera pas une analyse détaillée des méthodes du maîtres, mais quelques réflexions sur ces films qui marquent la naissance du cinéma policier (le roman du même nom n’ayant pointé son nez qu’un siècle plus tôt, et encore, il a balbutié un moment), car le cinéma étant à peine cinquantenaire, il y a un recul à avoir sur ces films.

La première réaction que j’aurai c’est qu’ils n’ont pas tant vieilli que cela. Il faut dire que Steeman (pour L’Assassin) ou le duo Boileau-Narcejac (Les Diaboliques), savaient trousser un roman policier comme personne ! On peut parier qu’on les lira encore dans longtemps. Pourtant, des trois films, c’est Le Corbeau que j’ai préféré.

L’Assassin habite au 21 (1942)

Résumé : « Un mystérieux assassin terrorise Paris en commettant des crimes en série. Il signe ses forfaits d’une carte de visite au nom de « Monsieur Durand ». Le commissaire Wens est chargé de l’enquête. Ses investigations le conduisent rapidement dans une pension de famille où se cache le coupable. Qui, parmi les locataires, est le sinistre Monsieur Durand ? »assassin21

C’est une déception ! Fanatique du roman, j’avoue que cette adaptation ne m’a pas satisfaite… Je trouve plus de force et d’intelligence à l’aventure sur papier et j’avoue que la « poule » du commissaire Wens m’a particulièrement tapée sur le système. Et oui, les chanteuses à voix me vrillent les tympans, de même que ces accents de poissonnières (je m’excuse auprès des modernes vendeuses de produits de la mer), ou peut-être de parisiennes (à nouveau, mes excuses) ? enfin, pour être politiquement correcte, je devrais dire cette voix de crécelle, agressive, haut perchée et particulièrement bruyante (n’a pas l’élégance de Katherine Hepburn qui veut… Atmosphère !?!). Bref, le personnage n’est pas dans le roman, et l’aventure n’y a pas gagné ! De même que M. Durand est en fait Mrs. Smith et que Wens, le détective si célèbre de Steeman n’apparaît pas dans ce roman qui se déroule à Londres et pas à Paris !

Reste le procédé de Steeman, si brillant, et que je ne vous dévoilerai pas et un film qui se laisse voir (en coupant le son pour les parties chantées ! oui, je sais, je suis terrible !)

La scène du meurtre au début est intéressante, cette caméra qui avance sur la victime en lieu et place du meurtrier… Il y a déjà du psychose là-dedans, près de 20 ans avant !

Les Diaboliques (1955)diaboliques

Résumé : « Christina mène une existence malheureuse auprès de son mari, le tyrannique Michel Delasalle, directeur du pensionnat pour garçons dont elle est propriétaire. Elle sait qu’une des institutrices, Nicole Horner, est sa maîtresse, mais cela n’a pas empêché les deux femmes de se rapprocher l’une de l’autre. Christina voit en effet en Nicole une compagne d’infortune, partageant avec elle sa haine envers Michel. Lorsque Nicole demande à Christina de l’aider à tuer Michel, celle-ci accepte. »

C’est malin, mais c’est long. J’avoue que les atermoiements de Nicole et Christina ont duré au moins une demi-heure de trop pour moi, et qu’à mi-film, j’avais déjà lancé le fameux « bon sang, mais c’est bien sûr ! » du commissaire Bourrell ! L’abus de film policier amène à connaître les ficelles du genre…  Je me demande d’ailleurs si Ira Levin connaissait ce film avant d’écrire sa pièce Deathtrap, car il y a une ressemblance fragrante dans l’intrigue…

corbeauLe Corbeau (1943)

résumé : « Le docteur Rémi Germain reçoit une lettre anonyme signée Le corbeau, l’accusant de pratiquer des avortements. bientôt, tous Les notables de la petite ville de province où le docteur s’est installé depuis peu, commencent aussi à être victime du mystérieux personnage. Les relations déjà difficiles du docteur et de ses confrères empirent, de même que l’atmosphère de la ville. Les choses empirent encore lorsque l’un des patients du docteur Germain se suicide, une lettre lui ayant révélé qu’il ne survivrait pas à sa maladie. Le docteur Germain décide alors d’enquêter pour découvrir l’identité du mystérieux corbeau. »

Ce film, réalisé pendant l’occupation, a connu une destinée complexe, la délation du corbeau rappelant un peu trop celle des collabos… d’où, interdiction ! Pourtant, je crois que ce film est un fidèle miroir de la nature humaine, prête à croire aux médisances les plus saugrenues, et prête à attaquer, en meute, comme les chacals ! Ce n’est pas un joli miroir, mais c’est très juste. Et pour ce film, il n’y a pas d’enquêteur, si ce n’est la victime, donc c’est au spectateur de chercher : qui ? et surtout pourquoi ? 

Donc, trois films très différents, mais aux scénarios solides et maîtrisés, bien que je conseillerai plutôt de lire L’Assassin habite au 21. Quant au Corbeau, c’est un chef d’oeuvre du genre qui évite les écueils du roman-feuilleton (et film serial) pas bien loin encore dans le temps.