Lecrime du chevalier Dupin – Episode 12

La mort du Chevalier (2)

« Sept jours pour mourir.

« Je sortis de mon tombeau sept jours après ma mort.

« Je considérai l’endroit où on m’avait déposé. C’était le même exil incompréhensible qui avait commencé pendant mon agonie. Il fallait un fautif… Mon cœur demandait une explication, une justification. Sans réfléchir un instant à ce que j’étais devenu, je marchai vers la maison. Je voulais paraître devant eux, terrible Némésis. Mais par la fenêtre, je vis leur déchéance. Je n’étais pas le bouc émissaire du malheur, j’étais son héraut. J’avais ramené Jeanne, j’avais succombé après elle. Mieux valait nous oublier. Et pour cela, il fallait partir ; laissez les morts, laissez-les entre eux, ils ne sont plus de ce monde.

« Abandonné.

« Alors, je me mis en quête de ma triste amante. Je ne fus pas plus heureux. Et les années passèrent… Ils revinrent. Mes parents avec des cheveux blancs, mon frère, sa femme et ma sœur vieillis, fatigués. Aucun enfant n’était venu combler le vide. C’était la fin de la brillante lignée des Dupin. Ils moururent, rejoignirent Jeanne. Ils se serrèrent frileusement les uns contre les autres dans la mort, m’abandonnant encore. Je ne pus l’accepter alors et je ne l’accepte toujours pas.

« J’avais veillé sur cette maison, inutile sentinelle, je voulais maintenant voir le monde. J’en avais le droit, et j’avais l’éternité… J’ai vécu les aventures que je vous ai conté, Edgar, et bien d’autres encore qui nous aurions pu rendre immortelles…

C’était une conclusion abrupte et inattendue. Mille interrogations se bousculaient dans l’esprit de l’écrivain. Il ne pouvait en poser aucune.

– Vous avez compris, n’est-ce pas ? demanda le chevalier alors que le silence se prolongeait.

Poe hocha lentement la tête.

– Vous n’êtes pas, murmura-t-il, vous n’avez jamais été mon œuvre.

Cette révélation perdait l’écrivain. En même temps, il comprit que les réponses n’avaient plus d’importance. Il était libre, il n’était en rien lié à Dupin. Il pouvait continuer son chemin vers la gloire, vers une gloire qui lui appartiendrait toute entière. Il était tellement soulagé qu’il était pris de faiblesse. Il posa la main sur la tombe du chevalier pour se soutenir, sans y prendre garde.

– Je suis le chemin de vos pensées, Edgar, reprit Dupin dans un souffle, si bas que Poe douta d’avoir entendu. Vous m’avez fait du mal. Par je ne sais quelle magie, mon destin s’est mis à vous appartenir quand vous rédigiez mes souvenirs, puis quand vous avez décidé d’écrire autre chose.

Le chevalier s’était redressé, sa nonchalance de conteur avait disparu derrière la flamboyance de son regard accusateur.

– Par votre faute, j’ai presque tué cette fille ! Je ne suis pas un pantin.

Poe recula. Il trébucha contre le cénotaphe et tomba lourdement. La pierre lui blessa cruellement le côté. La seconde suivante, il était debout ; pas par sa volonté, mais entre les mains du chevalier. Ce n’était plus Dupin, c’était un fauve aux yeux d’enfer.

– Comment savoir que vous ne jouerez plus avec mon destin ? interrogea-t-il, son souffle sur le visage de l’écrivain. Vous êtes trop fier, trop ombrageux. Vous me haïssez et ce sentiment sera plus fort que tout.

– Je vous jure… balbutia le poète.

Il ne termina pas. Il ne savait que promettre.

– Par un phénomène que je ne m’explique pas, reprit Dupin avec douceur, vous avez pris le pouvoir sur moi. Peut-être parce que vous êtes le conteur et que je me suis offert passivement à votre plume… Cela ne peut durer. Je ne veux pas périr. Je ne veux pas devenir un monstre non plus.

De la tristesse perçait dans la voix de Dupin. Poe comprit ce qui aller se passer.

– Un seul de nous deux sortira de ce jardin, prophétisa-t-il dans un souffle.

Le chevalier eut un rire sans joie.

– Non, nous en sortirons tout les deux… Pour la postérité, il le faut, cher Edgar. Vous avez dit vous-même que l’esthétique primait sur tout quand il fallait chercher l’effet… J’ai donc décidé d’écrire moi-même la conclusion de notre collaboration.

A Suivre …

Copyright/tous droits réservés Dorothée Henry

PAGE DU FEUILLETON

 

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Arsène Lupin contre Herlock Sholmès (1908)

alsh3Après la nouvelle Herlock Sholmès arrive trop tard il fallait un réel affrontement entre le gentleman français et le détective anglais.

Dans l’épisode « La dame blonde », un secrétaire disparaît de chez un professeur. Un vol de peu d’envergure, certes, mais le secrétaire contient un billet de loterie gagnant… Puis, c’est le diamant bleu qui, après un premier meurtre sans signification disparaît pour réapparaître. Et toujours, on croise la « dame blonde », meurtrière, voleuse, aventurière semble-t-il, et pourtant l’amie de Lupin qui devra la tirer des griffe de Sholmès…

Le second épisode, la « Lampe juive » remet aux prises les deux adversaires. Une lampe sans valeur disparaît, mais à l’intérieur, il y a un bijou de prix. Lupin et Sholmès s’affrontent pour retrouver cette lampe, mais qui est le vrai champion du bien dans cette affaire ?…alhs2

Ce match en 3 manches n’est pas à l’avantage du détective anglais… Il n’apparaît d’ailleurs pas dans l’épisode du billet **, où le pauvre Ganimard se fait mener comme « un daim » et comme d’habitude exactement là où le gentleman-cambrioleur le veut. L’arrivée de Sholmès change un peu la donne, et Lupin a plus de fil à retordre dans l’affaire du diamant bleu. Et pour la belle*, il semblerait que finalement, le chevaleresque, la puissance, et bien sûr le public demeurera toujours du côté de Lupin, même si le maître de la déduction n’est pas né de la dernière pluie…

Ce roman, ou plutôt ces trois nouvelles, ne représente pas mon aventure préféré d’Arsène Lupin. S’étant fait tapé sur les doigts à cause de la nouvelle qui clôt Arsène Lupin Gentleman-cambrioleur (à juste titre, mais bon…), Maurice Leblanc prend sa revanche sur Conan Doyle en inversant deux lettres, et en se permettant de caricaturer le héros de Baker Street. Sholmès c’est presque Holmes, mais avouons-le, il est buté comme une mule et n’a pas le panache de l’autre… Watson est encore plus maltraité (mais Watson en a l’habitude).

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Couverture originale du magazine Je Sais Tout… et ma préférée à cause de Leblanc en marionnettiste.

Comme toujours, Leblanc construit bien ses histoires, les personnages sont intéressants, et si Holmes est moqué, il n’est pas humilié… mais je regrette vraiment qu’il n’y ait pas eu un vrai, un bel affrontement entre le Consulting detective et le gentilhomme-cambrioleur… J’aurai appelé Hercule Poirot pour compter les points (les combats d’ego, il connaît). Donc, pas le meilleur Lupin, mais malgré tout une charmante relecture que je viens de terminer, il est toujours tellement canaille et gouailleur, mon Lupin, que je pardonne bien volonté à son auteur un crime de vanité, à défaut de Lèse-majesté ! (il ne faut pas exagérer !).

Et si vous voulez voir Arsène Lupin et Herlock Sholmès sur scène, suivez ce lien : 

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Quelques couvertures :

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Couverture en langue anglaise, avec le titre du premier épisode « La Dame Blonde »

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Une version antérieur à la couverture rouge du livre de Poche. Une des première versions, je pense.

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La plus belle pour la fin, couverture réalisée par un grand dessinateur espagnol (Esteban Maroto). C’est simplement splendide !