le crime du chevalier dupin – Episode 6

Le principe du crime.

Vingt-trois décembre.

Edgar Allan Poe savourait les applaudissements. Les spectateurs étaient debout, certains lançaient des vivats. C’était une apothéose. Le principe poétique ne rencontrait que des réactions favorables. Poe allait le remettre en forme pour une publication qui ferait date.

Son bonheur était à son comble. Dans deux jours, pour la Noël, il épouserait Sarah. Ils étaient fiancés depuis un mois. Sa vie avait repris un cours normal ; non, pas normal, extraordinaire.

Seule ombre au tableau, Dupin.

En marchant sur l’estrade, en saluant, en acceptant les hommages de son public, Poe pensait au chevalier. Il ne l’avait pas revu depuis un an, depuis l’accident. L’écrivain avait mis plusieurs jours à recouvrer totalement ses esprits et ses forces, et pendant qu’il était couché, fiévreux, délirant, il avait vu Dupin trois fois. La première, debout au pied de son lit, le regardant le visage fermé, les yeux étincelants. La deuxième à son chevet, calme et silencieux. Enfin, assis à son bureau, lisant ses papiers. Tout cela s’était passé dans une demi-conscience. Poe n’était pas certain que ce fut la réalité ; il n’était pas certain non plus d’avoir rêvé. Maria lui avait juré que personne n’était venu à l’exception de Sarah et du médecin. Pourtant, Poe demeurait persuadé que Dupin était là, et il était encore plus convaincu qu’il était à l’origine de son empoisonnement – un avertissement après… L’écrivain n’avait bien sûr pas de preuve, rien pour étayer ses soupçons fantastiques, si ce n’était son intime conviction. Comment Dupin aurait-il pu savoir qu’il fomentait sa fin littéraire ? Comment ? C’était impossible. Pourtant, cela ne faisait aucun doute dans l’esprit de Poe : Dupin savait. L’impossibilité de travailler à son manuscrit secret confirmait les soupçons de l’écrivain, nourrissait sa psychose. Dès qu’il lui en venait l’idée, dès qu’il essayait de s’isoler, un événement inattendu survenait. Sarah le faisait quérir, Maria manquait se faire renverser par un attelage au marché, un jeune journaliste venait l’interviewer ou lui demander conseil… C’était ténu, c’était même dément quand on y réfléchissait, mais tous ces faits survenaient quand il voulait continuer de brosser l’histoire qui le débarrasserait à jamais de Dupin.

A Providence, debout devant la foule de ses auditeurs conquis, Poe savourait son succès en songeant que ce soir-là, dans sa chambre d’hôtel, rien ne pourrait venir le déranger…

Cela faisait un an que Dupin travaillait à se prémunir contre Edgar Poe. Le laudanum n’était pas une tentative de meurtre, pas plus qu’un avertissement, cela avait été un moyen de neutraliser temporairement l’écrivain pour fouiller son bureau et découvrir la monstruosité. Il n’aurait pas pensé qu’une dose si modérée ait un si puissant impact. Il n’avait pas pris en compte la faiblesse de la santé de Poe. Si les cabales menaient contre l’écrivain prétendaient qu’il souffrait de dipsomanie, qu’il n’était qu’un débauché de la pire espèce, la vérité était bien différente. Au contraire, Poe était malade à la moindre goutte d’alcool. C’était pathologique, à cause de sa faible constitution – il était donc logique que le laudanum l’atteigne de cette manière démesurée. On l’avait vu malade après un simple verre de vin une fois ou deux, et cela avait créé la légende. Quelques accès après la mort de Virginia, pendant sa maladie le poète s’était laissé aller à l’oubli de l’eau-de-vie, cela avait parfait le mythe. La cruauté et la malveillance n’avaient besoin que d’un caillou pour bâtir un palais de ragots et de mensonges vils…

Dupin avait rajouté trop de laudanum dans la potion. Il avait failli avoir le sang du poète sur les mains. Il l’avait donc soigné lui-même, prenant le risque d’être reconnu par sa victime. Maria l’avait accueilli comme le sauveur – le spécialiste envoyé par le médecin de famille. Le bourreau avait sauvé sa victime, et avait obtenu ce qu’il désirait. Le manuscrit était bien caché, aussi bien que la lettre volée, mais aucune énigme ne résistait bien longtemps face au chevalier Dupin. Horrifié, Il avait lu le crime qu’il avait presque commis. La jeune femme avait un nom, une vie, une famille dans le texte et Poe faisait de Dupin un désaxé détestable, un monstre qui se repaissait de crimes, en commettant certains pour pouvoir les résoudre à loisir. Le canevas de cette œuvre terrible offrait au narrateur le titre de vrai héros, démasquant Dupin, faisant tomber le masque du génie sur le visage de la dépravation. Les dernières notes prises à la hâte par Poe sur un papier pelure étaient « trouver une mort aussi grandiose qu’atroce ». Assis au bureau de l’écrivain, à seulement deux mètres de lui, inconscient et sans défense, Dupin avait failli le tuer. L’étouffer avec un oreiller aurait été si facile… le chevalier pensait encore à cette pulsion en tremblant, près d’un an après. Il avait été tenté d’emporter le manuscrit pour le brûler, mais Poe aurait simplement recommencé, et tôt où tard son pouvoir aurait raison de la volonté du chevalier. Il fallait un autre système de défense, plus complexe, plus insidieux.

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Le crime du Chevalier Dupin – Episode 4

Créateur et Créature

Poe ne se souvenait pas de leur rencontre. Il se rappelait seulement avoir rêvé du chevalier avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son rêve avait créé la chose. Maintenant, il habitait ses cauchemars et le bridait, l’empêchait d’être ce qu’il devait être. Si sa carrière ne décollait pas réellement, ne lui offrait pas la gloire et la reconnaissance tant désirées, c’était la faute de Dupin. Il avait cru qu’être le docteur Frankenstein de cette fascinante créature lui offrirait la lumière, il avait oublié la fin du roman ; pour lui, ce n’était que servitude et esclavage aux idées d’un autre. Sa nature ne pouvait s’accommoder de demi-mesures. Il voulait être Edgar Allan Poe, le poète, l’écrivain, le critique, pas Edgar Poe, le créateur du génial Dupin.

Assis à son bureau, la plume posée près de l’encrier, Poe contemplait une page blanche. Le succès du Corbeau n’était déjà plus qu’un souvenir, il lui avait amené une certaine reconnaissance, mais pas la monstrueuse vague d’adoration qu’il attendait. Et l’inspiration le fuyait à cause de son obsession. Tuer Dupin, il fallait tuer Dupin. Mais d’une manière grandiose qui lui offrirait la paternité de son œuvre sans partage, qui annihilerait la créature sans détruire son maître. Poe froissa rageusement la feuille blanche qui le narguait. Pourquoi Dupin était-il réapparu dans son existence avec cette quatrième aventure ? Pourquoi ne pas le laisser tranquille ? Quelques jours après la mort de Virginia, Dupin s’était présenté à la porte de Poe. Deux ans sans nouvelles, et il ne réclamait plus une short story, mais tout un roman qui lui serait dévolu. Et ce roman prenait pour Poe des allures de lente, de longue agonie, lui qui voulait la gloire présente et future ; sa propre immortalité.

Poe ouvrit le vaste tiroir de son bureau et en sortit le manuscrit maudit. Les quelques feuillets de la main de Dupin n’étaient déjà plus que cendres, il ne restait que sa brillante transcription des faits cliniques décrits par le chevalier, faits mystérieux et sanglants que sa plumes rendaient magiques et fascinants. Un feu brûlait dans la cheminée, plus pour assainir la pièce humide que pour réchauffer la température. Poe fut un instant tenté d’y jeter la centaine de pages qui tremblait doucement entre ses mains, mais il ne pouvait s’y résoudre totalement. Et brusquement, il sut ce qu’il devait faire.

Dupin errait dans New York endormi. A cette époque, la ville pouvait dormir. Les étoiles la veillaient discrètement, même si le progrès commençait déjà à assassiner la nuit. Bientôt les lumières artificielles des villes étrangleraient sans façon celle du ciel dans une parodie de domination qu’on appelait modernité. Quelques rats détalaient sous les pas discrets du chevalier qui allait sans but en tirant avec plaisir sur sa pipe d’écume. Il goutait la plénitude de l’isolement et du silence après une étonnante et longue vie d’aventures. Il contemplait l’astre lunaire, très haut dans le ciel, l’âme en paix, heureux d’être dans ce monde fantastique. Tout doucement, cela s’insinua en lui, comme l’air froid par une fenêtre mal jointe. Ce fut d’abord un léger malaise, une oppression mal définie, un nuage cachant lentement le soleil… Puis, cela se transforma en un sentiment incompréhensible de colère, de haine. Les pas de Dupin s’arrêtèrent à Nassau Street, là où Mary Rodgers, la jolie vendeuse de cigarettes qu’il avait vengée jadis, avait vécu. Non loin de ce quartier populaire, il y avait de nombreux cabarets où l’on pouvait s’amuser, et brusquement, le chevalier voulait s’amuser. Il reprit sa marche de manière pressente, ces endroits qu’il fuyait l’attiraient maintenant. Au détour de A… et W…, il la vit. Elle s’était trop attardée et pressait le pas, consciente de l’heure tardive et de l’insécurité qui régnait dans les rues de New York pour les plus faibles. Elle se hâtait, jetant quelques regards autour d’elle, à la fois soulagée et craintive d’être seule dans ses rues désertes. Elle ne vit pas Dupin, elle ne sentit pas sa présence avant que les mains du chevalier ne se posent sur son cou délicat. Elle ne put pousser un cri tant la terreur la saisit, la figea. La colère de Dupin s’était transformait en rage, en folie. Il désirait cette femme, mais surtout, il désirait sa mort. Il voulait commettre un crime. Ses doigts se resserrèrent autour du cou fin et gracieux, son corps se plaqua contre celui de la malheureuse, parodie d’étreinte tendre. Ses mains descendirent vers les seins, les hanches, comme des serres, crispées, prêtes à arracher les vêtements. Une victime, non. Une proie.

Les yeux d’or de Dupin rencontrèrent soudain les yeux noirs de la femme, des yeux habités par une épouvante sans nom. Ce fut son salut, leur salut à tous les deux. La colère éclata comme une vitre qui se brise. Le chevalier relâcha son étreinte comme on sort d’un cauchemar. La jeune femme glissa à genoux, pleurant en silence. La colère avait disparu. Elle n’avait jamais été la sienne. Il n’était pas ce monstre-là.

Il contempla l’innocente que l’autre avait failli faire périr. Elle n’avait pas vingt ans, elle était belle, comme il faut ; elle avait une vie à vivre. Il la regarda se relever doucement, s’en aller en titubant, ne pouvant courir mais réussissant presque. Quels seraient les effets de cette terreur sur la malheureuse ? Dupin la suivit, pour être sûr qu’elle rentrerait bien chez elle, qu’elle ne ferait plus de mauvaise rencontre. Et pendant qu’il la suivait, une autre colère se faisait jour en lui, une vraie ire, un courroux du fond des âges, primitif. Il prenait toute la mesure de ce qu’il venait de subir, et déjà dans son esprit, sans qu’il puisse le comprendre encore, le châtiment était sans appel.

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Les Rats de James Herbert

517cYmFAmBL._SY344_BO1,204,203,200_présentation éditeur : Ils avaient appris à vivre dans l’ombre, furtivement, à sortir surtout la nuit et à craindre les hommes. Et soudain ils commencèrent à réaliser leur force et à prendre goût à la chair humaine. A leurs dents tranchantes comme des rasoirs, à leur nombre venait s’ajouter une arme supplémentaire : l’horreur et le dégoût qu’inspirait leur multiple grouillante. Bientôt on découvrit les restes ensanglantés des premières victimes…

Ce roman est le premier de James Herbert, et il faut avouer que pour un coup d’essai, c’est un coup de maitre ! Plus de quarante ans après sa sortie, cette histoire d’horreur n’a pas pris une ride. Située dans les années 70, dans une Angleterre encore hantée par la Seconde Guerre mondiale (la reconstruction est loin d’être terminée), ce roman pourrait être transposé aujourd’hui dans les grandes capitales du monde… Car, on est jamais à plus de quelques mètres d’un rat… Albert Camus nous avait déjê fait très peur avec la peste, James Herbert va bien plus loin… Les rats sont plus puissants, plus gros, plus intelligents, et plus mortels…

Camus et Herbert n’ont pas le même message… Quoique… La nature semble vouloir punir l’homme dans les deux cas, et le pauvre Harris, jeune professeur idéaliste, est un héros bien impuissant face à cette menace, même s’il fait de son mieux pour sauver le maximum d’innocents.

Les Rats est un roman d’horreur atypique, dans le sens où l’ont suit une multitude de monsieur et madame Tout-le-Monde face à la menace. Certains sont des lâches, d’autres des héros, mais tout cela n’est pas le plus important… Le plus important c’est cette menace qui croit et se multiplie… Que ferions-nous si les rats de Herberts étaient ceux que l’ont peut apercevoir dans le métro de Londres ou celui de Paris aux heures calmes ?

James Herbert a su avec ce premier roman créer une montée de l’horreur – et pourtant il commence fort, car dès les premières pages, c’est un bébé qui est dévoré par les monstrueux rongeurs (et oui, âmes sensibles s’abstenir… et ce n’est certainement pas une lecture pour le métro, ou les bords d’une rivière… ou même la salle des profs…).  La montée de l’horreur est constante, jusqu’à…

Une lecture que je recommande pour ceux qui aime faire monter leur taux d’adrénaline, bien au chaud sous leur édredon…

Bonus : Pour ceux qui lisent en vo, je recommande l’édition des 40 ans, noire et or, à la couverture grignotée… par les rats !

Le crime du chevalier Dupin 3

Edgar Allan Poe regardait par la fenêtre. Une tasse de café à la main, il était perdu dans le paysage du somptueux parc de Mandgalay Mansion. Son hôte donnait des instructions au jardinier sous la lumière lunaire. C’était l’une des nombreuses bizarreries de Dupin. Poe l’avait d’ailleurs soulignée dans Double Assassinat dans la rue Morgue. Dupin aimait la nuit pour l’amour de la nuit, avait-il écrit. Le chevalier voyait ces ténèbres comme sa muse, son guide. Poe se demanda un instant s’il avait jamais vu Charles Auguste Dupin avant le crépuscule ; il n’en gardait aucun souvenir.

L’écrivain relevait à peine de maladie. Cela ne faisait que quelques semaines qu’il avait enterré Virginia, sa belle et douce Virginia… Il avait presque réussi à la rejoindre promptement dans la tombe, mais son médecin, ses amis l’avaient gardé parmi les vivants. Eureka était maintenant la seule chose qui lui conservait un souffle de vie. Il devait le terminer, ensuite…

Dupin avait quitté le jardin, dans moins d’une seconde, il aurait rejoint son invité. C’était une caractéristique que Poe n’avait pas mise en avant dans le personnage. Il ne marchait pas, il volait. Sa rapidité surnaturelle était fascinante pour qui la remarquait, car Dupin était attentif à ne pas l’exhiber, à tel point que ceux qui la saisissaient subrepticement avait l’impression de rêver. Mais pas Edgar Poe. Depuis sept ans qu’il connaissait le chevalier, il avait eu le temps de noter toutes les incongruités de l’homme, incongruités qui le plaçait en marge, le faisait vivre en ermite. Cela, l’écrivain ne l’avait pas inventé. Par contre, il avait imaginé sa pauvreté. Un détail que Dupin avait trouvé charmant, ne lui offrir pour seule richesse que celle de l’esprit. Non, Dupin n’était pas dans l’indigence, il évoluait dans la sphère diamétralement opposée ; sa somptueuse propriété new-yorkaise le soulignait assez. Poe appréciait tout particulièrement la bibliothèque et ses rares volumes de poésie, ses premières éditions de Byron et Shelley, ses romans à trois sous conservés comme de précieux incunables. Dupin achetait tous les livres qui étaient publiés, dans le monde entier, et cela depuis des années. La littérature était sa plus grande délectation et un majestueux sujet d’étude. Dans les livres, il y avait le cœur des hommes.

– Que me vaut ? lança le chevalier en pénétrant dans le salon, se jetant immédiatement sur un fauteuil en jouant l’épuisement il n’était jamais fatigué, comme le soulignait l’éclat surnaturel de ses yeux d’or.

– Je viens vous parler de vos dernières notes… J’aimerais quelques détails.

Dupin regarda le poète, l’étudia avec tant d’attention que Poe eut peur qu’il ne devine ses véritables motivations. Il s’était composé un masque, mais Dupin n’était-il pas assez perceptif pour voir au travers de cette opacité ?

– Je pensais vous en avoir dit bien assez…

Le chevalier laissa sa phrase en suspens, attendant que Poe précise sa demande. L’écrivain sentit sa résolution faiblir, mais il le fallait. Il le fallait !

– Cet homme qui a presque réussi à vous tuer, vous n’avez pas précisé comment.

– Est-ce bien nécessaire ? demanda Dupin en haussant les épaules comme si cette question l’ennuyait profondément. Vous êtes l’écrivain, surprenez vos lecteurs.

Il s’était redressé dans son fauteuil pour se servir un café. Il tournait négligemment la cuillère dans la tasse alors qu’il n’avait ajouté ni sucre ni lait.

– J’aimerais être le plus proche possible de la vérité, prononça l’écrivain avec une sécheresse dans la voix qui déplut à celui qui s’était fait son personnage.

– Le poison, l’épée, la corde… A vrai dire, je ne suis plus très sûr. Choisissez, mon ami, choisissez !

Dupin posa sa tasse un peu trop vivement, du café se répandit sur le plateau, mais il n’y prêta pas attention. Ses yeux de chat scrutaient Poe, et brusquement son visage sérieux laissa apparaitre un sourire. L’écrivain sentit sa défaite. Dupin l’avait percé à jour. Dupin avait senti que cette demande n’était pas innocente et qu’il était dangereux d’y répondre. Depuis quelques mois, le chevalier ressentait un changement dans ses relations avec Edgar Poe. L’image du narrateur s’était altérée pour devenir celle de l’ennemi. Dupin se leva et ouvrit une armoire qui cachait un grand choix d’alcool et de liqueur.

– J’ai envie d’un verre, lança-t-il le dos tourné. Vous joindrez-vous à moi, Edgar ?

– Vous savez bien que l’alcool ne me réussit pas, objecta l’écrivain.

– C’est vrai… Il y avait quelque chose de moqueur dans la voix de Dupin, d’insultant même. Vous ne m’en voudrez pas de m’offrir un verre de Scotch irlandais.

– Bien sûr que non, grogna Poe qui ne pensait plus qu’à une chose maintenant, partir.

Dupin prit son temps pour se servir, faisant tinter les glaçons un par un, savourant l’inconfort de son invité face au silence qu’il laissait durer à loisir. Il alla ensuite à la fenêtre, s’arrêtant à l’endroit exact où Poe l’observait quelques minutes plus tôt. Il savoura son verre. L’écrivain se racla la gorge à une ou deux reprises mais ne prononça pas une parole. Où avait disparu leur amitié ? Que s’était-il passé ? Dupin ne trouvait pas de réponse à ces questions. Ou peut-être y en avait-il une plus qu’évidente. Edgar Poe était un homme intelligent et fier qui ne supportait pas qu’on lui impose des choix ; Dupin s’était trop imposé. Les nouvelles le mettant en scène avaient eu trop de succès et risquaient d’éclipser l’œuvre véritable du poète. S’en était assez pour vouloir faire disparaître définitivement le mythe naissant.

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Place Saint-Médard par Eugène Atget, French, 1857 - 1927

Place Saint-Médard par Eugène Atget, French, 1857 – 1927

Le Crime du chevalier dupin (2)

Le Cabinet de Lecture

(suite)

résumé de l’épisode prédécent : Après une balade pitoresque dans Paris, la narratrice de cette aventure découvre un singulier Cabinet de Lecture, qui semble hors du temps dans le Paris du vingt-et-unième siècle. Plongée dans la lecture de l’Atrée, elle est interrompue par un homme mystérieux…

Je m’excuse, commença-t-il d’une voix profonde, faite pour parler en public, pour impressionner un auditoire, mais j’ai laissé hier une lettre dans le livre que vous êtes en train de consulter. Je suis absolument confus de vous déranger ainsi…

Sans le laisser terminer, je fis apparaître une lettre que je lui tendis.

– Nous avons un ami commun, Monsieur Charles Auguste, lui dis-je.

J’avais trouvé l’enveloppe quelques minutes plus tôt et avais reconnu l’écriture si caractéristique du destinateur. Une vague contrariété passa sur le visage de mon vis-à-vis, puis un franc sourire fit son apparition.

– Comment pourriez-vous connaître…

Il y avait de l’amusement dans son ton. Je n’en pris pas ombrage, comme il l’espérait peut-être. J’avais envie dans ce lieu hors du temps d’engager la conversation avec ce personnage qui l’était plus encore.

– Je connais même son vrai patronyme, répondis-je, son nom mythique… Et je devine le vôtre.

– Vraiment ?

Cette fois-ci, c’était une pointe d’incrédulité qui se mêlait à une admiration sincère. Je poussai donc mon avantage.

– Bien sûr, chevalier.

Il rit. Il prenait plaisir à son propre rire, il se délectait de ma trouvaille, de ma victoire. Finalement, il s’assit sans façon, un coude sur la table, sa main soutenant son menton, les jambes croisées, et quelque chose comme un intérêt brûlant au fond de ses prunelles en fusion.

– Vous avez un avantage, madame…

J’aimais sa façon surannée et respectueuse de s’adresser à moi. Mon nom le fit sourire à nouveau, il s’abima un instant dans ses souvenirs et me fit une étrange déclaration.

– J’ai rencontré un des vôtres, il me semble… le chevalier d’A. Un homme exceptionnel…

– Qui périt en explorant les terres reculées d’Amérique du Sud, il y a bien longtemps. C’est un parent dont l’opiniâtreté trouve grâce à mes yeux.

Je ne m’étonnai pas d’une rencontre plus que centenaire, cela amusa le chevalier qui se contenta d’acquiescer et se mit à jouer avec la lettre, la faisant glisser sans fin entre ses doigts. Maintenant qu’il y avait eu reconnaissance, je bouillais de lui poser mille et un questions tout en ayant peur d’être importune. Il devait le voir dans mes yeux, sur mon visage, car il m’invita à l’interroger.

– Quelle fut l’affaire la plus fascinante ? Le crime de la bête, le vol de la lettre ou l’assassinat de la belle Marie ?

– Marie… C’était un cas d’école, un jeu presque, malgré l’horreur du crime… Comme je l’ai dit, c’était une mort cruelle, mais ordinaire. Elle diffère de celle des dames L’Espanaye qui était bien plus morbide, mystérieuse et exceptionnelle. Qui, à part moi, aurait pu lever un tel voile d’obscurité ?

C’était dit avec une suffisance sympathique, une emphase d’orateur fier. Cela me donna envie de le taquiner un peu.

– Arsène Lupin, peut-être ?

Le chevalier avait une réponse toute prête.

– Monsieur d’Andrésy n’était pas encore né à l’époque, je gagne donc cette manche à la faveur de l’âge.

Son regard s’était allumé au souvenir de ses succès ; un regard plein de fougue glorieuse mais aussi de douce-amère nostalgie. Une interrogation évidente me vint. Peut-être le chevalier n’en avait-il pas la réponse, mais maintenant que cette question habitait mon esprit, elle me brûlait les lèvres.

– Pourquoi n’en a-t-il pas écrit d’autres ? D’autres aventures, je veux dire.

Les yeux du chevalier se perdirent quelque part dans le passé. Une étrange lueur y passa, inquiétante, flamboyante.

– Chevalier ?

Il me jaugea de son regard perçant. Encore une épreuve.

– C’est un signe, murmura-t-il pour lui-même avant de continuer à mon intention : Il a écrit une autre aventure, heureusement restée inachevée.

– Heureusement ?

Ce n’était pas là la réaction que j’attendais. Le chevalier le comprit, et son sourire devint simplement triste.

– Cela fait maintenant cent soixante ans qu’il est mort, reprit-il. Il doit être temps que la vérité soit révélée sur son trépas… Oui, je vais vous dire comment Dupin s’est substitué à la créature pour tuer son créateur, comment Prométhée a finalement brisé ses chaines et assassiner Zeus…

La renommée du Corbeau avait presque éclipsé la grandiose Lettre.

Une telle simplicité, un tel talent…

Edgar Allan Poe avait su faire d’une anecdote amusante une grande oeuvre. Comme il avait su à travers l’aventure de la rue Morgue exposer tout mon génie, moi, Charles Auguste Dupin, pour lui et pour le monde, chevalier et détective. La gloire était pour lui, je n’étais pour le public que sa création et je m’en satisfaisais tout à fait. Qui est dans la lumière ? La marionnette ou le marionnettiste ?

J’offrirai mes aventures à sa plume, mes mille et une aventures, et cela me vaudrait l’éternité glorieuse. Il nous offrait à tous deux la renommée. Je conserverai cette renommée pour les siècles à venir, il aurait la gloire le temps d’une vie.

Mais Poe ne voulait plus de mes histoires. Dupin n’était pas sa plus belle réussite, puisqu’il la partageait, même si c’était en secret. Son chef d’oeuvre serait sien, indivisible et grandiose…

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