Le crime du chevalier Dupin – Episode 14

La mort du poète

3 octobre

L’homme tituba vers Walker. Joseph Walker était un homme bon qui avait de la charité, même pour les ivrognes. Il se plaça dans la trajectoire de l’inconnu pour lui éviter une chute aussi douloureuse qu’infamante. Gunner’s Hall était à deux pas, le pauvre hère devait venir de là. Joseph Walker lança un regard circulaire vers la rue, mais elle était déserte. L’homme s’accrochait à lui, attitude inhabituelle chez un soiffard qui repousse plutôt les obstacles sur sa route en maugréant et en jurant. Walker révisa donc son jugement, d’autant plus que l’homme ne sentait pas l’alcool.

– Vous vous sentez mal ? demanda-t-il, plein de commisération.

– Snodgrass, bafouilla l’inconnu en se dressant pour parler à l’oreille de Walker qui eut le courage de ne pas reculer. Appelez le docteur.

– Quel docteur ? demanda Jo qui considérait maintenant l’apparence de son interlocuteur.

Il avait l’air d’un habitant des rues. Ses vêtements étaient de mauvaise coupe, salis, déchirés. Ses chaussures menaçaient de l’abandonner et son chapeau – car il avait un chapeau en feuilles de palmier – n’était plus que l’ombre d’un couvre-chef, en lambeaux.

– Le docteur Snodgrass… Il pourra m’aider. Je vous en prie, monsieur. Mon nom est Edgar Allan Poe.

Walker comprit brusquement que sous la défroque du clochard, il y avait un homme de condition en perdition, quelle que soit cette perdition. Il le conduisit à l’intérieur de la taverne et griffonna un message à l’adresse du docteur dont il découvrit sans peine l’adresse. Le praticien et un homme distingué arrivèrent rapidement et conduisirent Poe au Washington College Hospital. Joseph W. Walker ne sut que bien plus tard que cet homme aux apparences de miséreux pris de boisson était un homme de lettres reconnu.

Le poète courait dans une rue sans fin. Il courait, à bout de souffle, puisant dans ses ultimes ressources, pour échapper à son bourreau. Il entendait ses pas, si lents, si calmes, qui ne disparaissaient pas malgré la frénésie de sa fuite. Il était enfermé dans un de ses propres contes horrifiques au dénouement funeste. Il n’osait se retourner, les pas l’informaient bien assez. Il courait dans cette rue crépusculaire et désertée. Il courait parmi des ombres menaçantes jetées par les réverbères, parmi les gravats de maisons en ruine, parmi les ornières de route défoncées. Comment pouvait-il ne pas tomber ?

C’était un rêve. C’était un cauchemar, une illusion dont il ne se réveillait pas. Dupin était toujours derrière lui, ses pas résonnants comme le glas, lugubre et clair.

Il entendait aussi des voix, des murmures qui l’appelaient, voulait le rassurer. Il tentait de leur demander de l’aide, sans y parvenir. Le décor défilait, toujours le même, rue sans fin qui serait son tombeau.

– Il est mort sans reprendre conscience, cher collègue. Je doute de pouvoir expliquer ce qui lui est arrivé, encore moins sa fin…

Le docteur Snodgrass était installé dans le bureau du chef du service où Edgar Poe avait passé les derniers jours de sa vie dans un état de délite constant. Snodgrass écoutait son confrère lui exposer sa théorie sur la mort de l’écrivain.

– Un de mes jeunes assistants, un garçon très prometteur, m’a fait quelques remarques intéressantes. Pour lui, votre ami a été victime d’une violence énorme, non pas une violence physique – les marques sur son corps résultent vraisemblablement d’une chute – non pas physique, mais morale.

– Voulez-vous dire qu’il est mort de peur ? demanda Snodgrass, incrédule.

Le chef de service eut un geste de modération, comme s’il sentait qu’il s’était peut-être un peu trop clairement prononcé.

– Ce n’est pas aussi simple. Je pense que la douleur morale a été si intense que tout son système nerveux, déjà très endommagé ces dernières années, a abdiqué. La tension a été trop forte, le corps s’est comporté comme s’il avait été victime d’un choc physique, les fonctions vitales se sont épuisées et ont cédé.

– Il est donc mort de peur, répéta le docteur Snodgrass d’un ton sans réplique.

A Suivre …

Copyright/tous droits réservés Dorothée Henry

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