le crime du chevalier dupin – Episode 6

Le principe du crime.

Vingt-trois décembre.

Edgar Allan Poe savourait les applaudissements. Les spectateurs étaient debout, certains lançaient des vivats. C’était une apothéose. Le principe poétique ne rencontrait que des réactions favorables. Poe allait le remettre en forme pour une publication qui ferait date.

Son bonheur était à son comble. Dans deux jours, pour la Noël, il épouserait Sarah. Ils étaient fiancés depuis un mois. Sa vie avait repris un cours normal ; non, pas normal, extraordinaire.

Seule ombre au tableau, Dupin.

En marchant sur l’estrade, en saluant, en acceptant les hommages de son public, Poe pensait au chevalier. Il ne l’avait pas revu depuis un an, depuis l’accident. L’écrivain avait mis plusieurs jours à recouvrer totalement ses esprits et ses forces, et pendant qu’il était couché, fiévreux, délirant, il avait vu Dupin trois fois. La première, debout au pied de son lit, le regardant le visage fermé, les yeux étincelants. La deuxième à son chevet, calme et silencieux. Enfin, assis à son bureau, lisant ses papiers. Tout cela s’était passé dans une demi-conscience. Poe n’était pas certain que ce fut la réalité ; il n’était pas certain non plus d’avoir rêvé. Maria lui avait juré que personne n’était venu à l’exception de Sarah et du médecin. Pourtant, Poe demeurait persuadé que Dupin était là, et il était encore plus convaincu qu’il était à l’origine de son empoisonnement – un avertissement après… L’écrivain n’avait bien sûr pas de preuve, rien pour étayer ses soupçons fantastiques, si ce n’était son intime conviction. Comment Dupin aurait-il pu savoir qu’il fomentait sa fin littéraire ? Comment ? C’était impossible. Pourtant, cela ne faisait aucun doute dans l’esprit de Poe : Dupin savait. L’impossibilité de travailler à son manuscrit secret confirmait les soupçons de l’écrivain, nourrissait sa psychose. Dès qu’il lui en venait l’idée, dès qu’il essayait de s’isoler, un événement inattendu survenait. Sarah le faisait quérir, Maria manquait se faire renverser par un attelage au marché, un jeune journaliste venait l’interviewer ou lui demander conseil… C’était ténu, c’était même dément quand on y réfléchissait, mais tous ces faits survenaient quand il voulait continuer de brosser l’histoire qui le débarrasserait à jamais de Dupin.

A Providence, debout devant la foule de ses auditeurs conquis, Poe savourait son succès en songeant que ce soir-là, dans sa chambre d’hôtel, rien ne pourrait venir le déranger…

Cela faisait un an que Dupin travaillait à se prémunir contre Edgar Poe. Le laudanum n’était pas une tentative de meurtre, pas plus qu’un avertissement, cela avait été un moyen de neutraliser temporairement l’écrivain pour fouiller son bureau et découvrir la monstruosité. Il n’aurait pas pensé qu’une dose si modérée ait un si puissant impact. Il n’avait pas pris en compte la faiblesse de la santé de Poe. Si les cabales menaient contre l’écrivain prétendaient qu’il souffrait de dipsomanie, qu’il n’était qu’un débauché de la pire espèce, la vérité était bien différente. Au contraire, Poe était malade à la moindre goutte d’alcool. C’était pathologique, à cause de sa faible constitution – il était donc logique que le laudanum l’atteigne de cette manière démesurée. On l’avait vu malade après un simple verre de vin une fois ou deux, et cela avait créé la légende. Quelques accès après la mort de Virginia, pendant sa maladie le poète s’était laissé aller à l’oubli de l’eau-de-vie, cela avait parfait le mythe. La cruauté et la malveillance n’avaient besoin que d’un caillou pour bâtir un palais de ragots et de mensonges vils…

Dupin avait rajouté trop de laudanum dans la potion. Il avait failli avoir le sang du poète sur les mains. Il l’avait donc soigné lui-même, prenant le risque d’être reconnu par sa victime. Maria l’avait accueilli comme le sauveur – le spécialiste envoyé par le médecin de famille. Le bourreau avait sauvé sa victime, et avait obtenu ce qu’il désirait. Le manuscrit était bien caché, aussi bien que la lettre volée, mais aucune énigme ne résistait bien longtemps face au chevalier Dupin. Horrifié, Il avait lu le crime qu’il avait presque commis. La jeune femme avait un nom, une vie, une famille dans le texte et Poe faisait de Dupin un désaxé détestable, un monstre qui se repaissait de crimes, en commettant certains pour pouvoir les résoudre à loisir. Le canevas de cette œuvre terrible offrait au narrateur le titre de vrai héros, démasquant Dupin, faisant tomber le masque du génie sur le visage de la dépravation. Les dernières notes prises à la hâte par Poe sur un papier pelure étaient « trouver une mort aussi grandiose qu’atroce ». Assis au bureau de l’écrivain, à seulement deux mètres de lui, inconscient et sans défense, Dupin avait failli le tuer. L’étouffer avec un oreiller aurait été si facile… le chevalier pensait encore à cette pulsion en tremblant, près d’un an après. Il avait été tenté d’emporter le manuscrit pour le brûler, mais Poe aurait simplement recommencé, et tôt où tard son pouvoir aurait raison de la volonté du chevalier. Il fallait un autre système de défense, plus complexe, plus insidieux.

A Suivre …

Copyright/tous droits réservés Dorothée Henry

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2 réflexions sur “le crime du chevalier dupin – Episode 6

  1. Je m’y perds et je tourne en rond :qui est le « gentil », qui est le « méchant », j’en perds le peu de latin qu’il me reste !

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