LES AVATARS D’ARSENE LUPIN – Partie 7

Jim Barnett

agence 2Pour définir Barnett, beaucoup de termes sont nécessaire. Escroc serait le premier qui viendrait à l’esprit du malheureux Béchoux. Un personnage louche, serait une autre définition convenable. Quant au biographe de Lupin, il fait la part des choses et souligne dans son avertissement au lecteur qu’il faut « rendre à césar ce qui est dû à César » : Barnett, c’est la part la plus humoristique d’Arsène Lupin, c’est son côté boute-en-train libéré de toutes entraves, en totale liberté.

En effet, peu de facettes de Lupin sont aussi sympathiques que Jim Barnett de l’agence Barnett et Cie. Dès le départ, l’auteur nous place sous le signe de l’humour : « hâtons-nous […] D’attribuer les méfaits de Jim Barnett à celui qui les commit, c’est-à-dire l’incorrigible Arsène Lupin. Il ne s’en portera pas plus mal… » (« Les gouttes qui tombent »)

Barnett se présente en effet comme un justicier paradoxal. S’il démasque les assassins et les remet à la justice, il s’accommode des événements pour, à chaque fois, tirer parti de l’aventure. S’il protège les innocents, il prend un malin plaisir à se moquer des personnages plus flous comme la baronne Assermann, dans la première nouvelle du recueil, Les gouttes qui tombent. C’est cette première nouvelle qui donne le ton de tout le recueil. Barnett, appelé à la suite d’une effraction, met en lumière le vol d’un collier de valeur, puis entre en compétition avec Béchoux dans l’enquête. Cependant, dès l’abord, le personnage de Barnett est étrange, autant à la baronne qu’au lecteur : « un individu bizarre, bien pris de taille, carré d’épaules, solide d’aspect, mais vêtu d’une redingoteagence 4 noire, ou plutôt verdâtre, dont l’étoffe luisait comme la soie d’un parapluie. La figure, énergique et rudement sculptée, était jeune, mais abîmée par une peau âpre et rugueuse, rouge, une peau de brique. Les yeux froids et moqueurs, derrière un monocle qu’il mettait indifféremment à droite ou à gauche, s’animaient d’une gaieté juvénile. » (idem) Cette longue description de Jim Barnett laisse une impression de perplexité. Avec le détective, on se trouve face à un paradoxe : il n’est ni jeune ni vieux, son visage qui pourrait être beau ne l’ai pas, son attitude également, emprunte d’une « désinvolture de grand seigneur » (idem) n’est pas celle d’un vulgaire détective privé. Barnett se montre dès le premier instant comme un acteur jouant parfaitement son rôle, mais d’une manière détachée et moqueuse. La baronne est prise dans le jeu de Barnett qui fait de la pièce où il est reçu une scène de théâtre, du vol un événement sans éclat, un mystère qu’il dénoue en quelques minutes. Dès lors, la « belle Valérie » et Béchoux sont impuissants à s’opposer à Barnett : il possède la vérité, et le collier ! La baronne, victime de son mari, devient la victime Barnett qui gardera le collier. La situation tourne au profit de Barnett qui s’amuse beaucoup : « Et voilà ce qu’on appelle une honnête femme ! dit Barnett en se croisant les bras avec une vertueuse indignation. Son mari la déshérite pour la punir de ses frasques… et elle ne tient pas compte des volontés de son mari ! Il y a un testament… et elle l’escamote ! […] Quelle abomination ! et quel beau rôle que celui du justicier qui châtie et remet les choses à leur véritable place !

Prestement, Jim Barnett remit le collier à sa véritable place, c’est-à-dire au fond de sa poche ». (idem)

Si Barnett se donne avec humour le beau rôle, c’est qu’il domine l’aventure et ses acteurs de bout en bout. Il est tout-puissant, et le montre en s’offrant le luxe de dévoiler à la baronne un autre visage que celui qu’elle lui connaît : « il eut l’audace impertinente de revenir, le visage enduit de gras qu’il essuyait au fur et à mesure, ainsi qu’un acteur qui se démaquille.

agence 3« Une autre figure apparut ainsi, plus jeune, avec une peau fraîche et saine. Le noeud tout fait fut changé contre une cravate à la mode. Un veston de bonne coupe remplaça la vieille redingote luisante. Et il agissait tranquillement, en homme que l’on ne peut ni dénoncer, ni trahir. » (idem) Barnett signifie ainsi que la représentation est terminée, que le rideau se baisse, et qu’il a remporté une victoire éclatante. Il s’offre le luxe de se moquer ouvertement de sa victime, victime qui ne peut que consentir.

C’est là toute la force de Barnett, il n’a que des victimes consentantes. Même Béchoux ne peut que subir Barnett en silence. Dans les huit nouvelles qui composent L’Agence Barnett et Cie, Béchoux se trouve toujours en compétition avec Jim Barnett, et n’en sort jamais vainqueur. Dès la conclusion de la deuxième nouvelle, d’ailleurs, le doute s’insinue en Béchoux : qui est réellement Jim Barnett ? Qui peut débrouiller d’obscurs crimes avec tant de brio, si ce n’est … Arsène Lupin : « Vous êtes d’une jolie force. C’est digne d’Arsène Lupin. » (« La lettre d’amour du roi George »)  De cette conclusion, va découler une étrange relation de lutte-abandon et d’admiration jalouse : en effet, qui Béchoux vient-il à chaque fois chercher pour le secourir, malgré ses réticences et sa connaissance des méthodes louches du personnage, si ce n’est Jim Barnett : « Jim Barnett, ayant soulevé le rideau de la vitrine qui fermait sur la rue le bureau de l’Agence, partit d’un éclat de rire sonore et dut s’asseoir tellement cet accès d’hilarité lui coupait les jambes.

– Oh ! ça c’est drôle ! […] après l’histoire du Cercle de Rouen, tu as le courage de rappliquer ici. Sacré Béchoux !

Béchoux avait l’air si penaud que Barnett aurait bien voulu se dominer. Mais il ne pouvait pas ». (« L’homme aux dents d’or »)

Malgré les humiliations répétées que lui inflige Barnett, Béchoux est toujours forcé de revenir vers le détective. Et pour cause, Barnett est le seul capable de débrouiller les étranges et rocambolesques affaires auxquelles est confronté le policier.

Mais c’est un bien étrange justicier que Jim Barnett : « Barnett châtiait les coupables et sauvait les innocents, mais n’oubliait pas de se payer. Charité bien ordonnée commence par soi-même. » (Les Douze africaines de Béchoux ») S’il ne laisse pas les crimes impunis, il s’arrange de la justice et de la conscience de Béchoux. Mais il ne faut pas oublier que les aventures de Barnett sont bien plus légères que celles des autres justiciers qu’incarnent Lupin, notamment grâce au duo Barnett-Béchoux qui offre une image de comédie de boulevard, Béchoux faisant figure de Sganarelle, seulement là pour recevoir la bastonnade, bastonnade intellectuelle que lui inflige la supériorité de Barnett, toujours grand seigneur, mais également toujours moqueur vis-à-vis de son humble faire-valoir, et agence 5qui demeure impuissant et confondu face à cet étrange détective : « Béchoux lui lança un regard de haine. […] puis mâchonna, en s’en allant :

– Il y a des moments où je me demande si cet individu-là n’est pas le diable lui-même.

– C’est ce que je [me] demande aussi parfois, dit Barnett en riant. » (« Le Hasard fait des miracles »)

à suivre…

les avatars d’Arsène Lupin – Partie 1

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