Le Gentleman en Noir… Arsène Lupin reprend du service ?

Le Gentleman en noir (deux romans, Sept coups au coeur et La tête de marbre) à le privilège d’être placé dès sa naissance sous la double étoile d’Arsène Lupin et Maurice Leblanc. Claude Ferny dédicace son livre au romancier qui a créé Arsène Lupin : “A MAURICE LEBLANC père du grand aventurier de la Belle Epoque, Arsène Lupin, j’offre  les exploits de cet aventurier du demi-siècle. Le GENTLEMAN EN NOIR” qui pourrait être le petit-fils de son héros et, que j’en suis sûr, il aurait aimé.” (coups)

Le personnage apparaît comme un Arsène Lupin retraité — peut-être l’original — qui décide de revenir aux affaires parce que la vie calme “à cultiver des roses et à élever des abeilles” (coups) est loin d’être assez trépidante pour lui, comme l’indique la lettre qu’il envoie à une future victime : “Je suis un revenant. Oui… le Gentleman en noir. Ce nom ne doit pas vous être tout à fait inconnu. Il a atteint, naguère, une certaine notoriété, je puis l’affirmer sans fausse modestie” (coups). Un revenant, qui ressemble fort à Lupin, abandonnant le doux paradis du clos qui porte son nom. Car il lui ressemble par l’absence ! Le Gentleman en noir n’a aucun visage, la seule chose qui permet à coup sûr de l’identifier, c’est une élégance un peu surannée, “un complet noir très élégant, gardénia à la boutonnière”( coups). Identification problématique, puisque le gardénia est le seul indice, personne ne connaît son vrai visage : “Je vous suis apparu sous mon déguisement N° 17 bis. Sachez-le, monsieur, je prends exactement l’aspect qui me plaît. Tout à l’heure, je serai une frêle jeune fille et demain un vieillard cacochyme…” (Tête) L’art du déguisement devient parodique. Le gentleman peut être tout le monde et n’importe qui, le temps n’a pas de prise sur lui : “Le Gentleman en Noir… répéta-t-elle. Mais je le croyais au moins centenaire aujourd’hui ?

– Le Gentleman en Noir a l’âge qu’il veut avoir, madame !” (coups). Ainsi, pourquoi pas un retour de Lupin, tel le phénix du cambriolage ?

BILI - Claude Ferny - Sept coups au coeur          Personnage en creux, personnage absent, la seule réelle apparition du Gentleman en Noir se déroule sur les planches d’un théâtre dans une pièce racontant ses exploits. Représentation à laquelle il a juré d’assister par bravade. Le renvoi est limpide : les deux pièces écrites par Maurice Leblanc et Francis de Croisset sur Arsène Lupin. Limpide également, le nom de guerre du personnage : le Gentleman en Noir : gentleman pour la gentleman-cambrioleur, et le noir pour le frac, tenue de travail préférée d’Arsène Lupin… Claude Ferny prend un malin plaisir à multiplier les références à Arsène Lupin. Tout d’abord, les lettres qu’il adresse à ses victimes sont purement lupiniennes. Comme pour le baron Cahorn, la lettre envoyée au banquier Helder réclame la livraison des possessions de la victime et menace en cas de refus d’une appropriation par des moyens plus traditionnels. Comme pour Schormann (Arrestation), la lettre au vicomte Krauss, laissée après le vol prévient que les objets laissés ne sont pas authentiques. Ainsi, l’original comme sa copie usent des mêmes armes : guerre psychologique et dérision. Au début de La Tête de marbre, une autre lettre est envoyée à un personnage qui fait partie du passé du Gentleman en Noir, Yves Trébeau, avec qui il a croisé le fer par le passé. Ce personnage, comme deux autres apparus dans le premier roman, semble tout droit sorti des aventures de Lupin : un policier retraité, Gallican, puis un détective anglais, Aldock Hermès. Gallican, à peu de choses près, c’est Ganimard retraité. Gallican, comme Ganimard, est sympathique ; il connaît le Gentleman et sait qu’au fond, rien ne sert de lutter : “Je t’en veux parce que je ne puis m’empêcher de t’aimer. On ne peut s’empêcher de t’aimer, toi, tu le sais bien. Et c’est ce qui fait ta force” (coups). Aldock Hermès, d’abord, nouvelle déformation pour Sherlock Holmes, était déjà un peu ridicule chez le père d’Arsène Lupin, anglais caricatural imbu de lui-même, chez Ferny, c’est pire. Hermès n’a vraiment plus rien de sympathique ; son prénom Aldock, qui fait penser à Haddock, n’est pas là pour le rendre plus crédible. Et son nom le place sous une mauvaise étoile, puisque Hermès, c’est le dieu des voleurs… Enfin, Yves Trébeau, c’est pour Ferny une nouvelle version d’Isidore Beautrelet ; un beau-tre-let (beau très laid) qui devient très beau. Le vol est prétexte à revenir sur la lutte de Lupin et Beautrelet, L’Aiguille creuse devient “l’Epingle d’or”. Ferny échange un article de couture contre un autre… Quant au trésor en jeu, c’était celui des Templiers et non plus celui des rois de France.  Et comme pour Lupin et Beautrelet, l’affection est présente, teintée d’ironie : “J’espère […] retrouver devant moi le petit Yves Trébeau souriant, têtu, perspicace que j’ai connu et que je n’ai cesser d’aimer… […]

“À bientôt, je te serre la main en attendant de te cambrioler.” (Tête)

Un dernier personnage rappelle encore, les aventures de Lupin, Virginie, gouvernante du Gentleman, la même initiale, et la même fonction que Victoire. Et les mêmes mots pour parler à son enfant terrible : “mon petit”.

Ferny offre au lecteur une abondance de clins d’œil à l’œuvre de Leblanc. Par exemple quand la police arrive enfin — et très brièvement — à arrêter le Gentleman : “La santé, un palace où je me plais beaucoup” (coups). Echo au titre d’un chapitre de 813 : “Santé-Palace”. Le Gentleman de  Ferny se conduit exactement comme Lupin : “Assurer son existence en s’amusant et en amusant le public, vous devinez combien cette perspective peut paraître séduisante à l’homme entreprenant, doublé d’un grand fantaisiste que je suis resté” (coups). Le “retraité” de la première lettre n’a qu’une hâte, reprendre la lutte. Et le Gentleman, que tous s’accordent à décrire comme âgé, est pourtant, à la fin de sa première aventure et après une évasion tout à fait rocambolesque (Il se fait passer pour le juge d’instruction), “joyeux comme un écolier qui vient d’accomplir une escapade” (coups). Ce renvoi discret au thème de l’enfance, très fort chez Lupin, fait de Claude Ferny l’un des rares à souligner cette indissociable force du gentleman-cambrioleur : sa nature primesautière qui séduit tant le lecteur. L’avis du chef de la police est à ce titre très intéressant : “Il a le public pour lui, on ne peut pas le nier ; le malfaiteur prend figure de héros. C’est beau, tout de même, la popularité” (coups). Dès sa première aventure, Lupin était devenu un objet de fascination. Ferny souligne ce mécanisme, avec les allusions au passé, la pièce de théâtre qui fait du Gentleman une légende vivante, de même qu’en son temps, Arsène Lupin en était venu à parler à son public par voix de radio…

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À travers les réécritures de son mythe, les continuations de ses aventures — que son identité soit clairement établie ou non — Arsène Lupin continue d’exister, après la mort de Leblanc, après la fin de sa geste. Grâce à ces auteurs, le personnage demeure vivant, son mythe reste encore en mouvement, il n’est pas figé dans le seul cycle originel. Le gardénia du Gentleman devient alors un symbole fort. Summum du chic à l’époque de Lupin, il fait figure d’emblème… Comment ne pas penser, en effet, qu’une fleur peut en remplacer, en incarner, une autre ? S’amuser à réécrire la légende lupinenne en la décalant, c’est encore un hommage ; et c’est surtout un des meilleurs témoignages de la force d’Arsène Lupin…

extrait de mon livre, Arsène Lupin & Cie aux éditions L’Apart, que vous pouvez vous procurer en cliquant sur l’image :

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